Le bruit d’à côté · Fin · 26/27

Fin

Le jour de l’exposition, je changeai trois fois de t-shirt.

Le premier était noir.

Le deuxième aussi, avec une coupe légèrement différente, ce qui pouvait justifier une crise si l’anxiété collaborait assez.

Le troisième était gris.

Je le gardai.

Décision forte.

Lapin mâchait tranquillement son foin, étranger à la violence du choix vestimentaire humain. Eugène, assis sur le canapé, me regardait perdre dignement contre un cintre.

— Quoi ?

Il cligna des yeux.

— C’est une exposition. Tu ne peux pas comprendre.

Il se lécha l’épaule.

Très bien.

L’art contemporain n’avait aucune influence sur son programme.

Je retournai devant le miroir.

Le t-shirt gris allait.

La veste aussi.

Les chaussures étaient propres.

J’avais encore assez de temps pour fuir, changer d’identité ou devenir gardien de phare.

Aucune de ces options n’était adulte.

Certaines avaient pourtant un charme logistique.

Mon téléphone vibra.

Liora.

« Tu es encore chez toi ou déjà caché sous une table de la galerie ? »

Je souris.

« Pas encore parti. Je cherche une tenue qui dit « artiste présent mais pas disponible pour expliquer son rapport à la lumière ». »

« Je recommande le gris. Le noir dit « je souffre en silence », le gris dit « je souffre mais j’ai envoyé ma note d’intention ». »

Je regardai mon t-shirt.

Très inquiétant.

« Tu es dans mon appartement ? »

« Non. Je lis ton âme textile. »

Puis :

« Tu veux que je passe avant ? »

Je restai avec le téléphone dans la main.

Elle pouvait entrer, s’asseoir sur le canapé, faire une blague sur ma veste, m’embrasser peut-être.

Puis il faudrait partir.

Et une partie de moi aurait envie qu’elle reste ici plutôt que d’aller dans une salle pleine de gens regardant mon travail avec du vin blanc tiède à la main.

« Non. Je vais y aller seul. »

Les trois points apparurent.

« D’accord. Je te rejoins là-bas. En retard de manière raisonnable, pour préserver ton autonomie dramatique. »

« Merci pour ce soutien très structuré. »

« Je progresse. »

Je posai le téléphone.

Mon cœur battait trop vite.

Pas seulement parce que j’allais montrer mes dessins.

Parce qu’elle allait les voir là-bas.

Dans le monde.

La note d’intention avait été acceptée. Le texte général parlait encore d’espaces domestiques, de retrait et de mondes intérieurs. Certains mots me donnaient envie de tousser légèrement.

Mais sous mon nom, il y avait mes mots.

Une version courte.

Juste.

« Aurèl dessine des lieux calmes et habités, même lorsque personne n’apparaît dans l’image. Une table, une fenêtre, un couloir ou un studio gardent les traces de gestes ordinaires. Son travail s’intéresse aux refuges modestes, aux habitudes, à ce qui reste après le passage des corps. »

Ce n’était pas parfait.

C’était fidèle.

Différence majeure.

Je vérifiai le balcon, la fenêtre, la porte.

Demitrius.

Vivant, méfiant, immobile.

Eugène.

Occupé à boire avec l’air d’un animal innocent.

Je pris mes clés.

Puis je revins vérifier le balcon.

Fermé.

La fenêtre.

Fermée.

Eugène me regarda revenir avec l’expression fatiguée de quelqu’un qui assistait à une procédure administrative inutile.

— Je pars vraiment, cette fois.

Il s’assit.

Très bien.

Vote de défiance.

Dans le couloir, la porte de Liora était fermée.

Au début, il y avait eu ce mur.

Des pas rapides.

Des rires.

Une existence à côté de la mienne, sans visage.

Maintenant, il y avait des messages, des blessures, des baisers et des phrases encore mal rangées.

Et ce soir, elle viendrait.

Pas pour me pousser vers la salle.

Pour être là.

Je descendis.

Le métro me sembla plus bruyant que d’habitude.

Ou peut-être que j’avais moins de peau.

Un homme regardait une vidéo sans écouteurs, crime contemporain très sous-sanctionné.

Je gardai mon téléphone dans ma poche.

Grande victoire.

À l’arrêt suivant, je faillis vérifier mes messages.

Je ne le fis pas.

Deuxième victoire.

Personne n’applaudit.

Chaque conversation me frôlait. Une femme expliquait très fort à son amie qu’elle ne voulait plus « perdre son énergie dans des relations non alignées ». Un enfant demandait toutes les trente secondes si le métro était bientôt arrivé, alors qu’il était manifestement déjà dedans.

Le monde avait décidé d’être particulièrement présent.

Le lieu d’exposition occupait une ancienne boutique près du canal. Une grande vitrine, un sol en béton ciré, des murs blancs et une table où les biscuits deviendraient probablement mous avant vingt heures quinze.

À travers la vitre, je voyais déjà des gens bouger.

Mathilde.

Deux artistes croisés au montage.

Un homme en veste beige.

Une femme portant des boucles d’oreilles rouges immenses, très courageuses.

Je restai sur le trottoir assez longtemps pour que la porte remarque ma lâcheté.

Puis j’entrai.

La chaleur m’enveloppa.

Lumière douce.

Voix.

Odeur de peinture fraîche, de vin et de papier imprimé.

Mathilde me vit immédiatement.

— Aurèl ! Tu es là.

Phrase étrange.

Évidemment que j’étais là.

Sauf que non, justement.

Il y avait eu plusieurs versions de moi qui n’étaient pas venues.

— Oui.

Réponse brillante.

— Un peu non, mais globalement oui ? demanda-t-elle.

— Voilà.

— Parfait. C’est souvent l’état normal d’un vernissage.

Elle me fit signe de la suivre.

— Tes pièces sont au fond. Le cartel est imprimé avec la version validée.

Je les vis avant d’être prêt.

Ce qui était logique.

Les œuvres n’attendent pas.

Elles étaient accrochées en ligne irrégulière, avec assez d’espace entre elles pour respirer.

La table.

La fenêtre.

Le couloir.

Le coin de studio.

La chaise déplacée.

Et la dernière.

Celle que j’avais ajoutée plus tard.

Une pièce vue depuis l’intérieur, baie vitrée ouverte sur une rambarde. Une lumière chaude sur le sol. Une paire de chaussures de course près de l’entrée. Un plaid froissé sur le canapé. Un verre oublié sur la table basse.

Aucune silhouette.

Personne.

Mais quelque chose venait d’entrer.

Ou de partir.

Ou de rester.

Je savais seulement que je n’aurais pas dessiné cette image avant Liora.

Pas comme ça.

Mathilde s’arrêta à côté de moi.

— Ça rend bien.

Mes images étaient là.

Sous des lumières.

Pas sur mon écran.

Pas dans mon studio.

Pas à l’abri de moi.

Je regardai le cartel.

Mon nom.

Aurèl.

Puis mes mots.

La phrase était toujours correcte.

Elle ne s’était pas transformée en trahison pendant l’impression.

Soulagement technique.

— Merci.

— Tu as bien fait d’insister, dit Mathilde. Le texte est plus juste.

Prononcée là, près des images, la phrase pesait davantage que dans un mail.

— Merci de l’avoir changé.

— C’était normal.

Elle regarda la série.

— Les gens entrent bien dedans. C’est accessible sans être facile. Enfin, pas simpliste.

— Je prends accessible et pas simpliste.

— Très raisonnable.

Elle fut appelée près de l’entrée.

Je restai seul devant mes œuvres.

Erreur.

Ou pas.

Je ne savais pas où me mettre.

Près des images, c’était prétentieux.

Loin d’elles, lâche.

Entre les deux, je gênais la circulation.

Très bien.

J’étais devenu un meuble mal placé.

La salle se remplit.

Verres.

Manteaux.

Rires.

Chaussures sur le béton.

Je repérai immédiatement plusieurs catégories de visiteurs : ceux qui lisaient chaque cartel avec un sérieux religieux, ceux qui hochaient la tête devant toutes les œuvres comme si l’art était une réunion à valider, et ceux qui cherchaient surtout la table des boissons avec une affection mal dissimulée.

Je ne savais pas encore dans quelle catégorie me ranger.

Probablement celle de l’artiste qui fait semblant d’être un visiteur afin d’éviter d’être l’artiste.

Deux femmes s’arrêtèrent devant ma série.

Je fis semblant de regarder mon téléphone sans l’allumer.

Très subtil.

— C’est doux, dit la première.

— Un peu triste aussi.

Je me raidis.

Triste.

Possible.

Pas interdit.

— Je ne trouve pas, reprit l’autre. Plutôt comme après le départ de quelqu’un. Mais pas abandonné.

Je respirai.

Pas abandonné.

J’avais envie de lui offrir un biscuit mou en signe de reconnaissance.

Un homme en veste beige arriva ensuite.

Il regarda la table très longtemps.

— C’est très génération post-confinement.

Ah.

Le vieux monstre.

Je sentis mon ventre se contracter.

La personne avec lui lut le cartel.

— Peut-être. Mais je crois que c’est plus intime.

L’homme haussa les épaules.

— Oui, enfin, c’est l’époque.

Formule pratique.

On pouvait y ranger toute œuvre qui refusait de se défendre immédiatement.

Il avait le droit de lire ça.

Je ne pouvais pas entrer dans chaque regard avec un stylo rouge.

Cette fois, il y avait mes mots sous mon nom.

Il pouvait projeter autre chose.

Il ne m’effaçait pas entièrement.

Je restai debout.

Un peu plus droit.

Pas beaucoup.

Assez.

Mon téléphone vibra.

« Je suis devant. Je marche lentement pour une entrée dramatique responsable. »

Je regardai vers la vitre.

Liora était là.

Veste sombre.

Cheveux attachés.

Pas de béquille.

Elle regarda à travers la vitre, me vit et sourit.

Puis elle entra.

Le bruit de la salle changea.

Pas parce que tout le monde la remarqua.

Parce que moi, oui.

Elle marcha vers moi plus lentement qu’au début.

Son corps n’avait pas perdu son énergie.

Elle la tenait autrement.

— Salut.

— Salut.

Au milieu d’une salle pleine de gens, il fallait décider comment deux personnes qui s’étaient embrassées plusieurs fois sans formulaire de situation se disaient bonjour.

La réponse fut : maladroitement.

Elle hésita entre me prendre dans ses bras, m’embrasser, me donner un coup d’épaule ou faire un salut militaire.

Je ne fis rien d’utile.

Finalement, elle posa deux doigts contre mon poignet.

Bref.

Discret.

Assez.

— Tu es là.

— Oui.

— Vraiment là.

Je regardai la salle.

— Pour l’instant.

— Ça compte.

Elle ne plaisantait pas.

Je baissai les yeux vers sa cheville.

— Et toi ?

— Trois.

Elle sourit.

— Tu vois, je réponds directement maintenant.

— Progrès majeur.

Son regard passa derrière moi.

Vers les œuvres.

La vitesse quitta son visage.

Elle ne dit rien.

Rare.

Donc important.

Elle avança vers le mur.

Je restai un peu en retrait.

C’était difficile.

De la voir voir.

Nouvelle catégorie de malaise.

Elle lut mon nom, puis le cartel.

Lentement.

Lieux calmes.

Espaces habités.

Traces de gestes ordinaires.

Refuges modestes.

Ce qui reste.

Elle passa d’une image à l’autre.

Devant la fenêtre, elle pencha légèrement la tête.

Devant le couloir, son visage s’adoucit.

Devant le coin de studio, elle sourit à peine, comme si elle reconnaissait la lampe, la table et quelque chose d’autre qui n’avait pas de nom précis.

Je la regardais lire les images.

Activité beaucoup trop intime pour un lieu public.

Puis elle arriva à la dernière.

La baie vitrée.

Les chaussures.

Le plaid.

Le verre.

La lumière.

Elle resta immobile.

Longtemps.

Assez pour que mon cœur monte dans ma gorge.

Elle avait compris qu’elle était là sans y être.

Pas un portrait.

Une trace.

La manière dont le monde avait changé de position après son passage.

Liora se retourna vers moi.

Ses yeux étaient brillants.

Pas de manière dramatique.

Assez pour que je veuille immédiatement vérifier un cartel.

— C’est mon bordel ? demanda-t-elle doucement.

— Ce n’est pas du bordel.

— Mes chaussures.

— Des chaussures inspirées de chaussures.

— Mon plaid ?

— C’est mon plaid.

— Déplacé par moi.

— Probablement.

Elle regarda encore l’image.

— Il n’y a personne.

— Non.

— Mais on sait.

Je ne répondis pas.

Elle avait encore trouvé la phrase.

Très irritant.

Très important.

— On sait que quelqu’un vient d’entrer trop vite, dit-elle.

— Peut-être.

— Et que la pièce n’a pas détesté ça.

Elle regardait le dessin.

Heureusement.

— Non, dis-je. Elle n’a pas détesté.

Liora relut le cartel.

— Là, ça va.

— Quoi ?

— Le texte. Il commence au bon endroit.

Je regardai mon nom, les images, les mots.

— Oui.

Ses doigts cherchèrent les miens entre nous.

Brièvement.

Assez pour que je sente leur chaleur.

Ses parents arrivèrent un peu plus tard.

Son père portait une veste sombre, très droite, bien sûr. Sa mère avait un foulard coloré et ce regard tranquille des gens capables de traverser une pièce sans essayer de la contrôler.

— Bonsoir, Aurèl.

— Bonsoir.

Sa mère m’embrassa sur la joue.

Je ne l’avais pas anticipé.

Je survécus.

— Félicitations.

— Merci.

Son père alla directement vers la série.

Il lut le cartel, puis regarda chaque image avec un sérieux supérieur à celui de certains clients ayant le pouvoir de ne pas me payer.

Devant la dernière, il remarqua les chaussures.

Bien sûr.

Ses yeux descendirent vers la cheville de Liora, puis revinrent vers moi.

— C’est précis.

Deux mots.

Venant de lui, peut-être une accolade complète.

— Merci.

Il relut le texte.

— On comprend mieux ce que vous vouliez dire.

Je choisis de ne pas rire, minimiser ou me cacher.

— J’espérais.

Sa femme regarda son mari.

— Il a bien fait de demander à changer le texte.

Il hocha la tête.

— Oui. Vous avez bien fait.

Liora ne dit rien.

Je sentis pourtant sa présence.

Elle me laissait recevoir.

Sans traduire la validation à ma place.

Son père posa ensuite une vraie question sur la technique.

Une question sur les lignes, les valeurs de gris, la manière dont je retirais certains détails au lieu d’en ajouter.

Je répondis mal au début.

Puis mieux.

Il m’écouta sans m’interrompre, ce qui était presque plus impressionnant que son compliment.

— C’est donc très construit, malgré l’apparence calme, conclut-il.

— Oui.

— Cela se voit.

Encore une phrase simple.

Elle compta.

Sa femme sourit.

— Chez lui, « construit » et « précis », c’est presque de l’enthousiasme.

— Je sais formuler un compliment, répondit-il.

Liora murmura :

— Tu viens de dire « précis ».

— Précis et construit.

— Ah oui. Là, c’est presque indécent.

Je souris.

Un peu.

La soirée continua.

Je parlai à des gens.

Vraiment.

Pas beaucoup.

Pas bien à chaque fois.

Mais je répondis.

Une femme demanda si les lieux étaient réels. Je lui expliquai que certains partaient du studio, d’autres de souvenirs ou d’endroits recomposés.

Un homme me parla de solitude.

Je ne me refermai pas.

Je dis qu’il pouvait y en avoir, mais pas forcément comme une absence. Parfois comme un espace où les traces devenaient visibles.

Peut-être qu’il comprit.

Peut-être qu’il nota mentalement : jeune homme un peu compliqué.

Les deux étaient acceptables.

Un autre visiteur s’arrêta devant la dernière image.

— On dirait que quelqu’un vient de poser ses affaires et qu’il va revenir.

Je regardai le dessin.

— Oui.

Simple.

Suffisant.

Certains passaient vite.

D’autres s’arrêtaient trop près.

Quelqu’un confondit une fenêtre avec une photographie.

Quelqu’un parla encore du confinement.

Une femme resta longtemps devant le couloir, puis recula pour le regarder de plus loin. Elle ne dit rien. Étrangement, ce silence-là me rassura davantage qu’un commentaire.

Peu à peu, la salle devint plus chaude et plus bruyante.

Les verres se vidaient.

Les biscuits ramollirent, effectivement.

Mathilde courait d’un groupe à l’autre avec un sourire professionnel qui devait lui fatiguer les joues.

Je perdis Liora dans la salle.

Pas vraiment.

Je savais toujours où elle était.

Près des sculptures.

Avec sa mère.

Devant ma série avec une fille que je ne connaissais pas.

Elle montra le cartel et dit quelque chose.

Je ne l’entendis pas.

Elle n’expliquait pas pour moi.

Elle disait ce qu’elle avait vu.

Nuance.

Encore.

Vers vingt et une heures, j’eus besoin d’air.

Pas fuite.

Pause.

Important.

Je sortis dans une petite cour intérieure entre deux bâtiments. Une fenêtre haute, des caisses empilées, une plante en pot, deux marches en pierre.

Les bruits de la galerie traversaient la porte fermée.

Étouffés.

Verres.

Voix.

Rires.

Pas complètement contre moi.

Je m’assis sur une marche.

L’air était frais.

Mon corps se rappelait qu’il existait après deux heures passées à tenir une posture sociale approximative.

La porte s’ouvrit.

Liora.

Bien sûr.

— Je peux ?

— Oui.

Elle descendit les marches avec prudence.

Je me levai par réflexe.

— Je gère deux marches.

Je restai debout jusqu’à ce qu’elle s’assoie.

— Tu peux te rasseoir maintenant.

— Merci.

Nos épaules ne se touchaient pas.

Pas encore.

— Ça va ? demanda-t-elle.

Je réfléchis.

— Oui. Fatigué. Nerveux. Mais oui.

— Vrai oui ?

— Vrai oui.

Elle sourit.

— Tu n’as pas fui.

— J’ai techniquement quitté la salle.

— Pour respirer. Ça ne compte pas.

— Merci pour cette décision réglementaire.

Le silence vint.

Calme.

Pas vide.

Liora regarda ses chaussures.

Les vraies.

— C’était étrange de les voir.

— Les chaussures ?

— La pièce. Le plaid. La lumière. Ce n’est pas moi, mais c’est après moi.

Je regardai la cour.

— Oui.

— Tu l’as dessinée quand ?

— Après la poche de froid.

Elle rit doucement.

— Grand moment romantique.

— La condensation était intéressante.

— Évidemment.

Je haussai une épaule.

— Et le reste aussi.

Elle ne combla pas le silence.

Je lui en fus reconnaissant.

À travers la porte, quelqu’un rit trop fort. Un verre tinta.

Le monde continuait.

— J’aime bien voir ton monde ici, dit-elle. Même avec le bruit, je reconnais ton silence.

La phrase aurait pu être trop belle.

Elle ne l’était pas.

Elle la disait comme un constat.

— Je n’étais pas sûr qu’on puisse le reconnaître dehors.

— Si.

Juste si.

Confiance dangereuse.

Je respirai.

— Je crois que j’aime bien quand tu es là.

Elle tourna immédiatement la tête.

Très bien.

La phrase venait de sortir.

J’aime bien.

Je passai une main sur mon visage.

— Non. Attends.

Elle attendit.

Je détestai et aimai ça.

— J’aime quand tu es là, dis-je. Et quand tu n’es pas là, maintenant, je le remarque.

Je gardai les yeux sur la plante.

— Pas seulement comme un bruit en moins. Pas seulement parce que le mur est plus calme. Je le remarque vraiment.

Ma voix était basse.

Pas stable.

Acceptable.

— Voilà.

Immense conclusion sentimentale.

Voilà.

Liora posa sa main sur la mienne.

— Moi, je crois que j’ai arrêté de faire semblant que je venais seulement pour le chat depuis longtemps.

Je tournai la tête.

Ses yeux étaient doux.

Vifs quand même.

Toujours elle.

— Même quand c’était pour le chat, ajouta-t-elle.

— Il va être insupportable s’il l’apprend.

— Il l’est déjà.

Elle rapprocha son épaule de la mienne.

— Je te remarque aussi. Même quand tu fais peu de bruit.

La phrase entra doucement.

Elle trouva de la place.

Je tournai ma main sous la sienne et pris ses doigts.

À notre échelle.

— On est quoi ? demanda-t-elle.

— Tu poses vraiment la question maintenant ?

— Oui.

— Dans une cour, pendant mon vernissage ?

— C’est un bon lieu neutre. Les caisses ne jugent pas.

Je souris.

Puis elle redevint sérieuse.

— Je ne demande pas une étiquette parfaite. Je ne veux pas faire comme si ce n’était rien, juste parce qu’on ne sait pas encore tout faire.

Elle avait ralenti jusque-là.

Jusqu’à une question difficile.

Sans courir devant la réponse.

Je serrai ses doigts.

— Je ne veux pas faire comme si ce n’était rien.

— D’accord.

— Et je ne sais pas encore tout faire.

— Moi non plus.

— Ça se voit moins chez toi.

— C’est parce que je parle plus vite.

— Oui.

Son regard descendit vers ma bouche.

Je le remarquai évidemment.

Je m’approchai.

Elle aussi.

Ce baiser-là ne vérifiait pas si une porte existait.

Il l’ouvrait doucement.

Il restait maladroit, parce que nous étions assis sur des marches inconfortables près d’une plante fatiguée pendant que trente personnes buvaient à côté de mes dessins.

Mais il était plus sûr.

Pas spectaculaire.

Juste assez pour confirmer ce que les phrases avaient laissé debout.

Quand nous nous séparâmes, Liora resta proche.

— Pour une déclaration, « je le remarque » est très toi.

Je fermai les yeux.

— Je sais.

— J’aime bien.

— Le « bien » est autorisé maintenant ?

— Chez moi, oui. Chez toi, je surveille.

Elle posa son front contre mon épaule.

À l’intérieur, quelqu’un ouvrit la porte.

Nous nous écartâmes légèrement.

Un homme apparut, verre à la main.

— Ah, pardon.

Il hésita.

— Vous savez où sont les toilettes ?

Très grande scène romantique.

— À gauche dans le couloir, dis-je.

— Merci.

Il disparut.

Liora éclata de rire.

— Parfait.

— Très fidèle au ton général de ma vie.

Nous restâmes encore un peu dehors.

Puis il fallut rentrer.

Avec elle.

À l’intérieur, le bruit me frappa moins fort.

Dense.

Chaud.

Imparfait.

La mère de Liora parlait avec une artiste près des photographies. Son père se tenait de nouveau devant ma dernière image, comme s’il vérifiait une dernière fois la précision du monde.

Mathilde traversa la salle avec une pile de gobelets.

Personne ne s’était arrêté parce que nous avions parlé dans une cour.

Le vernissage avait continué sans nous.

C’était rassurant.

Liora marcha à côté de moi.

Pas devant.

Pas derrière.

À côté.

Son épaule frôla mon bras.

Je retournai près des œuvres.

Un jeune homme lisait la note.

— Vous êtes l’artiste ?

J’eus encore ce mouvement intérieur vers la sortie.

Moins fort.

— Oui.

— J’aime beaucoup celle-là, dit-il en montrant la dernière. On dirait qu’il vient de se passer quelque chose, mais qu’on arrive après.

Je regardai l’image.

Puis Liora.

Elle ne dit rien.

Elle me laissa répondre.

— Oui. C’est un peu ça.

— C’est calme, mais pas immobile.

Je sentis Liora sourire.

— Merci.

Il passa à la pièce suivante.

Je restai là.

Présent.

Mal à l’aise, encore.

Mais présent.

Un peu plus tard, Mathilde s’arrêta près de moi.

— Ça va toujours ?

Je regardai la salle.

— Globalement oui.

— Très bonne réponse de vernissage.

Elle suivit mon regard vers la série.

— Tu vois, le texte ne ferme pas les réactions. Les gens partent ailleurs, mais ils partent depuis un endroit plus juste.

Je hochai la tête.

C’était peut-être exactement ce que j’avais voulu sans réussir à le formuler.

Ne pas contrôler la lecture.

Seulement empêcher qu’on décide trop tôt de sa direction.

— Merci, dis-je.

— Tu me l’as déjà dit.

— Je peux arrêter.

— Non. Ça me change des artistes qui découvrent l’existence des délais le jour de l’accrochage.

Elle repartit avant que je trouve une réponse.

La soirée dura encore.

Je ne répondis pas toujours bien.

Je perdis le fil d’une question sur mes influences.

Je dis « euh » trop souvent.

Une personne me demanda pourquoi aucun corps n’apparaissait dans la série.

Je répondis qu’ils étaient peut-être déjà passés, ou juste hors du cadre. La réponse sembla lui convenir.

À moi aussi.

Je bus un verre d’eau en croyant que c’était du jus de pomme, expérience décevante.

Liora resta parfois près de moi, parfois ailleurs.

Elle ne me gardait pas.

Elle ne me poussait pas.

Elle parlait, riait, revenait. Elle regardait parfois les images comme si elles avaient encore quelque chose à lui dire.

Chaque fois qu’elle revenait, le bruit ne devenait pas moins fort.

Seulement moins contre moi.

Vers la fin, les visiteurs se dispersèrent.

Les verres vides s’accumulèrent sur la table.

Les autres artistes parlaient entre eux avec la fatigue étrange des soirs importants, ce mélange de soulagement et d’impossibilité à comprendre tout de suite ce qui venait de se passer.

Mes images étaient toujours au mur.

Elles avaient l’air plus calmes que moi.

Les parents de Liora partirent avant elle.

Son père me serra la main.

— Bonne exposition, Aurèl.

— Merci.

Il marqua une pause.

— Et bon texte.

Sa mère m’embrassa encore sur la joue.

Cette fois, j’anticipai presque.

— Reposez-vous, dit-elle.

— Vous dites ça à moi ou à Liora ?

— Aux deux.

— Je suis en pleine forme, protesta Liora.

Sa mère la regarda.

— Quatre ?

— Trois et demi.

— Donc pas pleine forme.

— Vous êtes tous très pénibles.

— Précis, corrigea son père.

Ils partirent.

Liora se tourna vers moi.

— Tu veux rentrer ?

Je regardai la salle.

Mes images resteraient là après moi.

Sans que je puisse contrôler qui les regarderait demain.

Ou comment.

Cette idée me faisait encore peur.

Elle ne m’enlevait plus l’envie de les laisser.

— Pas encore.

— D’accord.

Nous restâmes devant la série.

La galerie était presque vide.

Mathilde rangeait des verres. Une chaise racla le sol. La rue brillait derrière la vitrine.

Liora se plaça devant la dernière image.

— Eugène devrait être crédité.

— Surtout pas.

— « Avec la participation involontaire d’un chat juridiquement douteux. »

— Trop long pour le cartel.

— Dommage.

Elle glissa sa main dans la mienne.

Naturellement.

Comme si le geste avait trouvé sa place.

Je regardai nos doigts.

Puis le mur.

Puis les images.

Je pensai au début de tout ça, même si la vie n’annonce jamais correctement ses débuts.

Un bruit derrière un mur.

Un chat sur une tablette graphique.

Une voix de fille.

Des pas trop rapides.

Un balcon.

Un couloir.

Un père dans l’encadrement d’une porte avec Eugène dans les bras.

À l’époque, mon monde avait l’air petit parce que je l’avais fait à ma taille.

Je croyais que l’agrandir voulait dire le perdre.

Ce soir, mes images étaient sur un mur public.

Des gens les lisaient parfois mal.

Parfois juste.

Liora tenait ma main dans une salle qui n’était pas mon studio.

Son rire existait à côté de mon silence.

Et rien ne s’était effondré.

Le bruit n’avait pas disparu.

Il était dans la salle, la rue, les verres qu’on rangeait, les pas de Liora près de moi, mon propre cœur encore peu professionnel.

Il n’était plus seulement quelque chose qui entrait chez moi sans demander.

Il avait un visage.

Un rythme.

Un choix.

Liora posa la tête contre mon épaule.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— C’est fini ?

Je regardai les images.

Puis elle.

— Non.

Elle sourit.

— Bonne réponse.

Nous quittâmes la galerie un peu plus tard.

Dans la rue fraîche, elle marcha à mon rythme pendant quelques mètres.

Puis je ralentis pour le sien.

Aucun de nous ne le commenta.

Le canal reflétait les lumières de la ville.

Quelqu’un riait plus loin.

Liora glissa sa main dans la mienne.

Je la gardai.

Nous marchâmes sans parler.

Ce silence-là ne demandait rien.

Il n’essayait pas de protéger la soirée, de définir ce que nous étions ou de transformer le vernissage en victoire parfaite.

Il avançait simplement avec nous.

Et, pour la première fois depuis longtemps, je ne pensai pas que mon monde changeait de taille comme une menace.

Il s’agrandissait.

Simplement.

Avec du bruit.

Avec du calme.

Avec quelqu’un à côté.

Table des matières
  1. Prologue
  2. Chapitre 1 — Violation de territoire
  3. Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
  4. Chapitre 3 — Allergie sélective
  5. Chapitre 4 — Récidive
  6. Chapitre 5 — Prétexte félin
  7. Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
  8. Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
  9. Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
  10. Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
  11. Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
  12. Chapitre 11 — Questions de père
  13. Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
  14. Chapitre 13 — Deuxième tour
  15. Chapitre 14 — Presque
  16. Chapitre 15 — Une génération enfermée
  17. Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
  18. Chapitre 17 — Retirer son nom
  19. Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
  20. Chapitre 19 — Trop haut
  21. Chapitre 20 — Ne rien faire
  22. Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
  23. Chapitre 22 — Courir autrement
  24. Chapitre 23 — La bonne légende
  25. Chapitre 24 — Deux tours
  26. Fin
  27. Epilogue — Promener Eugène