Le bruit d’à côté · Chapitre 17 · 18/27

Chapitre 17 — Retirer son nom

Le lendemain, je fis exactement ce que fait un homme mature après une dispute importante.

Rien.

Très digne.

Très adulte.

Lapin mangeait son foin avec une régularité presque agressive.

Foin. Eau. Carton.

Méfiance.

Aucun organisateur d’exposition ne venait lui expliquer qu’il représentait une génération enfermée.

Chanceux.

Eugène dormait près de la bibliothèque, roulé sur le côté, une patte en l’air, dans une position qui disait qu’aucune crise humaine ne méritait de perturber sa colonne vertébrale.

— Tu n’as aucune opinion ?

Il ouvrit un œil.

Puis le referma.

Avis très complet.

Le studio était calme.

Pas comme d’habitude.

D’habitude, le calme rangeait un peu les choses. Il rendait les objets plus nets, les distances plus simples, les murs plus utiles.

Là, il ne rangeait rien.

La chaise tournée depuis la veille.

Le coussin où Liora s’était assise.

La porte par laquelle elle était sortie.

Le mur de droite, surtout.

Depuis la dispute, il ne transmettait presque rien.

J’aurais préféré un silence honnête.

Celui-là avait des sous-entendus.

Je m’assis devant l’ordinateur.

Le brouillon était toujours là. Correct. Presque trop.

Il avait l’air d’un mail capable de porter un pull beige et de dire « je comprends tout à fait » à quelqu’un qui venait de lui marcher sur le pied.

Je posai les mains sur le clavier.

Les retirai.

Les reposai.

Échauffement ridicule avant une opération sans aucune dépense physique.

Je rouvris le PDF.

Erreur.

Une génération enfermée.

La phrase était encore là.

Évidemment.

« Dans un monde saturé d’écrans et de retrait, ces jeunes artistes interrogent l’espace domestique comme refuge ambigu, entre protection et enfermement. »

Refuge ambigu.

Très pratique, ce mot. On pouvait le poser sur presque n’importe quoi sans avoir à choisir.

Un chat ambigu, par exemple.

Doux, chaud, capable de vous réveiller en marchant sur votre thorax avec l’assurance d’un agent immobilier visitant une surface sous-exploitée.

Je revins au mail.

Le brouillon ne mentait pas.

Il était seulement insuffisant.

Je ne voulais pas demander une discussion.

Je voulais que le texte change.

Je ne voulais pas arriver au vernissage, voir mon nom sous cette présentation et sentir tout mon corps se retirer pendant que mes dessins, eux, resteraient accrochés.

Je sélectionnai le message.

Tout.

Mon doigt resta au-dessus de supprimer.

Très dramatique.

Un geste de six millimètres.

Je supprimai.

La page devint blanche.

Je tapai :

« Bonjour Mathilde,

Je préfère retirer mon nom de l’exposition. »

Non.

On aurait dit que je claquais une porte en chaussettes.

Je supprimai.

« Bonjour Mathilde,

Je suis désolé, mais je ne pourrai finalement pas participer à l’exposition. »

Encore pire.

Je pouvais participer.

Je ne voulais pas participer comme ça.

Je supprimai encore.

Lapin gratta son tapis.

— Oui, je sais.

Il me regarda.

— Techniquement, tu ne sais rien, mais j’apprécie l’effort.

Il retourna à son foin.

Je me levai, ouvris un placard sans raison, puis le refermai.

Déplacement inutile accompli.

Mon cerveau se sentit légèrement plus qualifié.

Je rouvris les images.

La cuisine. La table. Le studio. La fenêtre. Le couloir.

Depuis deux jours, je les regardais comme des choses compromises.

Contaminées par le texte.

C’était absurde, mais le regard des autres faisait parfois ça. Il arrivait avant eux, déplaçait les meubles, collait des étiquettes.

Je zoomai sur le dessin de la table.

Une assiette vide.

Une tasse avec une trace de thé.

Deux miettes.

La lumière du matin coupée par une chaise.

Rien de spectaculaire.

Rien d’enfermé.

Juste un endroit après.

Après quelqu’un.

Après un geste.

Après une conversation, peut-être.

Une pièce qui n’avait pas besoin de crier pour prouver qu’elle avait été habitée.

Je pris mon carnet et retrouvai la phrase :

Je dessine les endroits après le passage des gens.

Elle était bancale.

Mais juste.

Je retournai au mail.

Cette fois, j’écrivis plus lentement.

« Bonjour Mathilde,

Je reviens vers toi au sujet du texte de salle et de la présentation de ma série.

Je comprends l’angle général de la section, mais la lecture autour de l’enfermement ne correspond pas à mon intention. Mes pièces parlent d’espaces choisis, de traces, de calme, d’habitudes et de manières discrètes d’habiter un lieu.

Je ne cherche pas à nier qu’on puisse lire une forme de solitude dans ces images, mais je ne veux pas qu’elles soient présentées comme le symptôme d’un retrait ou d’une impossibilité à sortir.

J’aimerais proposer une formulation plus proche de la série :

« Dans ses images, Aurèl dessine les lieux après le passage des corps : une table, une fenêtre, un couloir, un studio. Les espaces semblent calmes, mais ils gardent les traces d’habitudes, de présences discrètes et de gestes répétés. Son travail s’intéresse moins à l’enfermement qu’à la manière dont un lieu devient habité. »

Si la présentation doit rester centrée sur l’idée d’une génération enfermée, je préfère retirer mon nom et mes pièces de l’exposition.

Je suis disponible pour en discuter.

Merci,

Aurèl »

Je relus.

Une fois.

Deux fois.

À la troisième, je déplaçai une virgule.

Puis je la remis.

Je supprimai « plutôt ».

Puis le remis.

Sans lui, la phrase semblait trop dure.

Avec lui, elle reculait d’un pas.

Je le gardai et me détestai légèrement.

Pas dramatiquement.

Avec la lassitude qu’on éprouve envers quelqu’un qui déplace une tasse au lieu de régler un incendie.

Je relus la phrase importante.

« Si la présentation doit rester centrée sur l’idée d’une génération enfermée, je préfère retirer mon nom et mes pièces de l’exposition. »

C’était là.

Pas caché.

Pas poli jusqu’à disparaître.

Pas agressif non plus.

Une limite.

Le mot arriva avec une netteté désagréable.

Une limite.

Pas une fuite.

Peut-être.

Je fermai les yeux.

Mon cerveau ouvrit immédiatement un service complet de scénarios catastrophes.

Mathilde vexée.

Le mail transféré au comité avec la mention : « Problème Aurèl. »

Un type à lunettes rondes disant près du buffet : « Quand on accepte une exposition collective, il faut accepter le cadre curatorial. »

Cadre curatorial.

Je pouvais déjà le détester.

Puis Liora.

Évidemment.

Liora ne voyant que la dernière phrase.

Je préfère retirer mon nom.

Liora disant doucement :

— Je comprends.

Pire que tout.

Je rouvris les yeux.

Le mail était encore là.

Je posai le curseur sur envoyer.

Tu as appris à protéger les choses en les retirant.

Je n’avais pas envie qu’elle ait raison.

Je n’avais pas envie de lui donner tort non plus comme on gagne une dispute.

Je voulais seulement que ce geste ne soit pas une disparition.

Alors je me demandai si j’étais en train de disparaître.

La réponse arriva lentement.

Non.

Pas cette fois.

Je ne retirais pas mon travail du monde.

Je disais où il pouvait tenir.

Ce qui était peut-être plus effrayant.

Je cliquai.

Envoyer.

Aucun tremblement de terre.

Aucune coupure de courant.

La fenêtre afficha seulement :

Message envoyé.

Deux mots.

Très sobres.

Très cruels.

— Voilà, dis-je.

Ma voix semblait appartenir à quelqu’un d’autre.

Eugène ne réagit pas.

Lapin non plus.

Public difficile.

Je vérifiai les messages envoyés.

Le mail était là.

Réel.

J’avais écrit.

J’avais envoyé.

J’avais posé une limite.

Et je ne me sentais pas mieux.

Information scandaleuse.

On nous mentait beaucoup sur les limites.

Dans les films, les livres et les conversations de gens ayant probablement des agendas bien tenus, on posait une limite, puis quelque chose se redressait en soi.

Moi, j’avais surtout envie de vérifier si la fibre internet pouvait légalement rappeler un mail.

Mon téléphone vibra.

Je me figeai.

Pas Mathilde.

Liora.

« Tu es là ? »

Deux mots.

Très dangereux.

« Oui. »

Les trois points apparurent.

« Je peux passer deux minutes ? »

Je regardai le mail envoyé.

Très mauvais timing.

Donc probablement le seul disponible dans une vie normale.

« Oui. »

Je n’ajoutai pas « si tu veux ».

Petit progrès.

Ou fatigue.

Elle toqua moins d’une minute plus tard.

Quand j’ouvris, Liora était sur le palier, veste de sport sur les épaules, cheveux attachés, sac au bras.

Elle avait l’air tenue autrement.

Comme si elle avait attaché quelque chose en elle pour éviter que tout parte dans tous les sens.

— Salut.

— Salut.

Elle observa mon visage.

— Tu as dormi ?

Question très injuste venant de quelqu’un qui avait elle-même des cernes parfaitement visibles.

— Un peu.

— Réponse de survivant.

Son sourire commença.

Puis s’arrêta.

Je m’écartai.

— Entre.

Elle entra en faisant attention à son sac, au tapis, à la porte.

D’habitude, le studio devait négocier avec son énergie.

Là, elle faisait attention à tout.

C’était pire.

Eugène leva la tête.

— Salut, Eugène.

Il bâilla.

— Lui aussi est content de te voir.

Elle posa son sac près de la porte.

Pas au milieu.

Encore un détail qui ne lui ressemblait pas assez.

Son regard alla vers l’ordinateur.

— Tu as répondu ?

Je tardai trop.

— Oui.

— À Mathilde ?

— Oui.

Elle se tourna complètement vers moi.

— D’accord.

Un mot prudent.

Elle attendit.

Je pouvais ne pas lui montrer.

C’était mon mail.

Mon travail.

Mon nom.

Très belle théorie.

Dans la réalité, la dispute de la veille occupait encore assez de place pour qu’un secret ressemble à une nouvelle porte fermée.

— Je peux te le montrer.

Elle hésita.

Chez Liora, l’hésitation avait quelque chose de presque brutal.

— Si tu veux.

Ce « si tu veux » me fit mal.

Je retournai au bureau et ouvris le message envoyé.

Elle s’approcha, sans trop s’approcher.

Je lui laissai l’écran.

Elle lut.

Je regardai ailleurs.

Très noble.

En réalité, je suivais son reflet dans la vitre noire derrière l’écran.

Ses sourcils.

Sa bouche.

Le moment où elle arriva à la proposition.

Le moment où elle atteignit la dernière phrase.

Son corps se tendit.

— Tu l’as envoyé comme ça ?

— Oui.

— Avec la phrase sur retirer ton nom.

— Oui.

Elle hocha la tête.

— Quand ?

— Il y a dix minutes.

— Avant que j’arrive.

— Oui.

Elle recula d’un pas.

— Tu aurais pu me le dire.

— Je te le dis.

— Après.

— Oui.

Elle eut un rire bref, sans joie.

— Je ne veux pas refaire hier.

— Moi non plus.

— Alors explique-moi.

Je regardai le mail.

— C’est écrit.

— Non. Explique-moi à moi.

La nuance me toucha.

Donc je m’en méfiai.

— Le texte ne correspond pas à mon travail. Alors je l’ai dit.

— Et tu as ajouté que tu pouvais retirer tes pièces.

— Parce que c’est vrai.

Elle passa une main sur son front.

— Tu viens de rendre les choses plus compliquées.

— Elles l’étaient déjà.

— Pas comme ça.

— Non. Avant, elles étaient compliquées surtout pour moi.

Elle se tut.

Je regrettai presque.

Pas entièrement.

— Je ne voulais pas dire que ton problème ne comptait pas.

— Je sais.

— Tu dis « je sais », puis tu réponds comme si je l’avais dit quand même.

Je fermai les yeux.

Elle avait raison.

Encore.

Très pénible, cette habitude.

— Pardon.

Le mot sortit sans préparation.

Elle sembla surprise.

Moi aussi.

Son visage se défit légèrement.

— Je voulais qu’on en parle.

— On en a parlé hier.

— On s’est fait mal hier. Ce n’est pas pareil.

Je regardai l’écran.

— J’ai réfléchi après ton départ.

— Et tu as conclu que j’avais tort ?

— Non. Que tu avais raison sur une partie.

Elle attendit.

— Je protège parfois les choses en les retirant.

Elle ne triompha pas.

Heureusement.

— Mais pas là, ajoutai-je.

— Pourquoi ?

Je sentis la phrase arriver avant de l’avoir décidée.

— Je ne refuse pas d’être vu. Je refuse qu’on me traduise mal.

Le silence ne claqua pas.

Il resta entre nous.

Plus dense.

Liora me regardait comme si elle essayait de ne pas aller trop vite.

Chez elle, écouter avait l’air d’une action musculaire.

— Je comprends, dit-elle. Je ne veux pas qu’on raconte ton travail à ta place.

— Mais ?

— J’ai peur que tu utilises une vraie limite pour construire une sortie.

Ce n’était pas une accusation gratuite.

C’était pire.

C’était sa peur.

— Moi aussi, dis-je.

Elle cligna des yeux.

— C’est pour ça que j’ai proposé une autre formulation. Je veux participer. Je veux que les images soient là. Pas sous cette phrase.

Je désignai l’écran.

— Pas si quelqu’un explique au mur ce qu’on est censé voir avant même qu’on regarde.

Elle relut le mail.

— Tu aurais pu envoyer quelque chose de moins définitif.

— La version avec « je crains » et « est-ce qu’on pourrait » ?

— Elle était bien.

— Elle était correcte.

— Ce n’est pas un défaut.

— Si elle me fait disparaître dedans, un peu.

Elle me regarda.

— Tu crois que je voulais qu’elle passe parce qu’elle te faisait disparaître ?

— Non. Je crois que tu voulais qu’elle passe.

— Oui.

— Moi, je voulais qu’elle tienne.

Le studio se tut.

Eugène descendit de son coussin et marcha jusqu’à Liora.

Il s’assit devant elle.

Médiateur poilu sans aucune certification.

Elle ne le toucha pas.

Elle serra seulement les mains dans ses manches.

Ce détail me fit plus mal que prévu.

— Salut, toi, murmura-t-elle.

— Il ne comprend pas l’ambiance.

— Peut-être mieux que nous.

— Ne lui donne pas trop de crédit. Il a essayé de manger un ticket de caisse hier.

Un sourire minuscule passa.

Nous étions encore capables de faire entrer une seconde d’air.

Pas plus.

— J’ai eu l’impression que tu avais agi contre ce qu’on s’était dit, reprit-elle.

— On ne s’était rien dit de précis.

— Non.

— On s’était disputés. Puis tu es partie.

La phrase sortit plus basse que prévu.

— Tu voulais que je reste ?

Question simple.

Terrible.

— Oui. Mais une partie avait besoin que tu partes.

Elle ne bougea pas.

— Ce matin, si je t’avais demandé avant d’envoyer, je ne sais pas si j’aurais encore entendu ce que je voulais dire. J’aurais entendu ta peur, mon envie de ne pas te blesser, ton urgence, ma panique. À la fin, j’aurais peut-être envoyé un mail qui ne m’appartenait plus.

Je baissai les yeux.

— Voilà.

Elle inspira lentement.

Pas assez pour devenir quelqu’un d’autre.

Juste assez pour essayer.

— Je n’avais pas compris ça.

Mon corps se relâcha presque.

— Mais j’ai quand même mal que tu l’aies fait sans moi.

Ah.

— Ce n’était pas contre toi.

— Je sais.

Elle eut un sourire triste.

— Tu vois. Moi aussi, je peux dire « je sais » et ne pas savoir quoi en faire.

Eugène se frotta contre sa jambe.

Elle recula légèrement.

Allergie.

Distance.

Tout semblait avoir un sens supplémentaire.

— Je voulais t’aider.

— Tu m’as aidé.

— Pas là.

— Si. La dispute m’a aidé.

Elle eut un mouvement sec.

— Super. Donc je dois continuer à mal faire pour produire des résultats ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Non, je sais.

Je vis qu’elle retenait une phrase.

Connaître les retenues de quelqu’un était dangereux.

— Tu aurais dû attendre encore, dit-elle.

— Je réfléchis depuis deux jours. Pour moi, c’est presque une activité physique intense.

Elle ne rit pas.

D’accord.

Humour refusé.

Audience hostile.

— Je ne pouvais plus regarder cette phrase sans rien faire.

— Tu avais écrit un brouillon.

— J’avais fabriqué une manière élégante de ne pas encore parler.

Elle regarda la dernière ligne.

— Et si Mathilde refuse ?

— Alors je retirerai mes pièces.

Les mots sortirent plus stables que moi.

Liora ferma les yeux.

— Voilà.

— Quoi ?

— Tu vois comme tu le dis facilement ?

Je ris, très brièvement.

— Facilement ?

— Tu sais ce que je veux dire.

— Non.

Nos voix n’étaient pas fortes.

On avait au moins appris ça : les cris n’étaient pas nécessaires pour abîmer une pièce.

— Tu le dis comme si tu étais déjà parti.

— Je le dis comme quelqu’un qui sait où est la porte si on lui demande de devenir autre chose pour rester dans la pièce.

Elle se tut.

La phrase n’était pas préparée.

Peut-être trop juste.

Peut-être trop lourde.

Elle prit son sac.

Le mouvement me frappa avant les mots.

— Tu pars ?

Question idiote.

— Oui.

— D’accord.

Elle passa la sangle sur son épaule.

— Je ne pars pas pour te punir.

— Je sais.

Elle me lança un regard.

Presque un reproche.

Presque tendre aussi.

Ou j’inventais.

— Je pars parce que je ne sais plus quoi dire sans appuyer au mauvais endroit.

La phrase me coupa.

Je ne trouvai rien.

— Moi non plus.

Elle alla jusqu’à la porte.

Sa main se posa sur la poignée.

Encore ce moment.

Liora devant ma porte.

Moi derrière.

Quelque chose d’ouvert qui ne savait pas s’il devait laisser passer ou retenir.

Elle se retourna.

— J’espère que Mathilde acceptera.

— Vraiment ?

— Oui, Aurèl. Vraiment. Je ne veux pas que tu perdes l’exposition. Je veux seulement que tu ne te perdes pas dedans non plus. Et je ne sais pas encore faire la différence assez vite.

Je restai immobile.

Elle venait de dire une chose importante.

Je ne réussis pas à l’attraper avant qu’elle touche le sol.

— D’accord.

Réponse minuscule.

Pas fausse.

— À plus, Aurèl.

— À plus, Liora.

La porte se referma normalement.

Ce normal-là me sembla presque violent.

Je restai debout.

Le studio était exactement le même.

La table.

Le canapé.

Le bureau.

Le mail envoyé.

La porte fermée.

Rien n’avait changé.

Phrase fausse.

Je fermai la fenêtre des messages envoyés.

Puis la rouvris.

Le mail était toujours là.

Je la refermai.

Aucune réponse de Mathilde.

Bien sûr.

Les gens normaux ne répondaient pas instantanément aux mails de dix-neuf heures.

Je posai mon téléphone face contre la table.

Geste très utile.

Respirer était une activité de base, normalement.

Le corps humain la pratiquait depuis plusieurs années sans assistance.

Pourtant, il fallait presque y penser.

J’inspirai.

Expirai.

Pas mieux.

Je regardai la porte.

Derrière, le couloir.

Derrière encore, l’appartement de Liora.

Le mur allait recommencer à transmettre des pas, une voix, peut-être rien.

Je n’avais pas envie d’attendre.

Je n’arrivais pas à faire autre chose.

Je me tournai vers le coussin d’Eugène.

Vide.

Je ne réagis pas tout de suite.

Il changeait souvent de place.

Canapé.

Tapis.

Chaise.

Carton interdit.

Évier s’il pensait que je ne regardais pas.

Un planning chargé.

— Eugène ?

Rien.

Je regardai le canapé.

Pas là.

La chaise.

Pas là.

Le tapis près de la guitare.

Pas là.

Lapin leva la tête.

Lui était là.

Petit point fixe dans une pièce qui recommençait à perdre sa forme.

— Eugène ?

Ma voix changea.

Très peu.

Assez.

Je fis le tour du canapé.

Sous la table basse.

Près de la fenêtre.

Dans la salle de bain.

Rien.

La baie vitrée était fermée.

Je vérifiai quand même.

Fermée.

Verrouillée.

Très bien.

Donc pas le balcon.

Sous le bureau.

Derrière le meuble.

Dans le panier à linge.

Sur la mezzanine.

Rien.

Je redescendis trop vite et faillis rater la dernière marche.

Très bien.

J’allais mourir avant le chat.

Peu pratique.

Je revins au milieu de la pièce.

Le coussin vide avait changé de nature.

Ce n’était plus une place libre.

C’était une absence.

Je regardai la porte.

Liora était sortie.

J’avais ouvert.

Eugène était près d’elle.

Puis il s’était frotté à sa jambe.

Puis…

Je ne savais plus.

Je n’avais pas regardé.

J’étais trop occupé à ne pas la retenir.

Mon ventre se serra.

J’ouvris la porte.

Le couloir était vide.

Calme.

Ordinaire.

Beaucoup trop ordinaire.

— Eugène ?

Aucune réponse.

Je revins dans le studio, parce que le cerveau humain aime vérifier une troisième fois les endroits vides quand il commence à paniquer.

Sous la table.

La salle de bain.

Le panier à linge.

La mezzanine.

Rien.

Le silence n’avait plus rien à voir avec Liora, Mathilde ou l’exposition.

Il était devenu concret.

Un coussin vide.

Une porte ouverte quelques minutes plus tôt.

Un chat qui ne répondait pas.

Le vrai silence.

Mon téléphone vibra sur la table.

Je sursautai.

Mathilde, peut-être.

Liora, peut-être.

Le monde entier pouvait attendre.

Je pris mes clés.

— Pas maintenant, murmurai-je.

Mais c’était exactement maintenant.

 

Table des matières
  1. Prologue
  2. Chapitre 1 — Violation de territoire
  3. Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
  4. Chapitre 3 — Allergie sélective
  5. Chapitre 4 — Récidive
  6. Chapitre 5 — Prétexte félin
  7. Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
  8. Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
  9. Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
  10. Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
  11. Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
  12. Chapitre 11 — Questions de père
  13. Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
  14. Chapitre 13 — Deuxième tour
  15. Chapitre 14 — Presque
  16. Chapitre 15 — Une génération enfermée
  17. Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
  18. Chapitre 17 — Retirer son nom
  19. Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
  20. Chapitre 19 — Trop haut
  21. Chapitre 20 — Ne rien faire
  22. Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
  23. Chapitre 22 — Courir autrement
  24. Chapitre 23 — La bonne légende
  25. Chapitre 24 — Deux tours
  26. Fin
  27. Epilogue — Promener Eugène