Le bruit d’à côté · Chapitre 13 · 14/27
Chapitre 13 — Deuxième tour
La deuxième fois que je retournai au stade, je sus où m’asseoir.
Ce qui, objectivement, constituait une évolution majeure.
Pas une transformation.
Je n’étais pas devenu une personne de stade. Je ne possédais ni gourde technique, ni veste coupe-vent, ni vocabulaire sportif fiable.
Mais je connaissais l’entrée côté arbres, la température excessive de la deuxième rangée et l’endroit où le groupe de Liora posait ses sacs.
Je savais aussi que sortir mon carnet assez vite me donnait l’air moins suspect qu’un homme immobile venu regarder des gens courir en silence.
Nuance importante.
Le mardi soir, j’arrivai avec huit minutes d’avance.
Huit.
Pas vingt-cinq.
Progrès spectaculaire.
J’avais même écrit « Stade » dans mon téléphone.
Pas « Sortir ».
Pas « activité extérieure vague ».
Stade.
Le mot me semblait presque agressif de clarté.
L’air avait la même odeur froide et synthétique que la première fois. Tartan humide, herbe, vestes en plastique, métal des barrières. La pluie patientait quelque part au-dessus des projecteurs.
Des enfants terminaient leur séance. Des parents attendaient près des grilles. Un groupe d’adultes trottinait avec une discipline qui me dépassait profondément.
La première fois, tout m’avait semblé appartenir au même ensemble incompréhensible : les plots, les lignes, les gens qui couraient sans fuir quoi que ce soit.
Cette fois, je distinguais des étapes. Une séance qui finissait. Une autre qui commençait. Des corps déjà fatigués et d’autres qui ne l’étaient pas encore.
Ce n’était pas vraiment de la compétence.
Disons une réduction limitée de l’ignorance.
Plus loin, le coach de Liora parlait avec deux garçons, chronomètre autour du cou.
Il leva le menton dans ma direction.
Geste bref.
Terrifiant dans sa simplicité.
Je répondis par un mouvement qui devait ressembler à un salut.
Ou à une vérification cervicale.
Je montai dans les gradins et m’assis à ma place non officielle.
Deuxième rangée. Côté virage.
La dernière fois, Liora avait dit que le virage était mieux pour voir les catastrophes.
Je n’avais pas demandé de précision.
J’ouvris mon carnet.
Page blanche.
Je traçai la piste, puis les barrières.
Aujourd’hui, je n’étais pas venu pour dessiner.
Enfin, pas officiellement.
Le carnet restait une mesure de sécurité sociale. Un objet qui disait : je suis occupé, pas étrange.
Il mentait de manière acceptable.
— Tu as pris la bonne place.
Je levai la tête.
Liora se tenait en bas des gradins, sac sur l’épaule, sweat gris, legging noir, cheveux attachés haut. Ses joues étaient déjà rouges.
Elle souriait.
Pour quelqu’un qui ne la connaissait pas, elle avait l’air habituelle.
Moi, je vis ses doigts trop serrés autour de la sangle, son regard qui revenait vers le coach, son poids passant d’un pied sur l’autre.
L’immobilité ne tenait pas très bien.
— J’ai appris, dis-je.
— Je suis fière.
— Inquiétant, venant d’une personne qui appelle ce virage « le lieu des catastrophes ».
— C’est affectueux.
Elle monta une marche et posa son sac près de la barrière.
— Tu as l’air moins en crise.
— J’ai préparé un plan.
— Ah oui ?
— Arriver. M’asseoir. Ne pas faire de gestes qui suggèrent une participation.
— Très solide.
Elle sourit.
Puis regarda encore le coach.
— Tu es tendue.
— Non.
Réponse immédiate.
Mauvais signe.
— Concentrée, corrigea-t-elle.
— C’est différent ?
— La concentration a meilleure presse.
Je souris.
Elle aussi.
— Il y a un test aujourd’hui, ajouta-t-elle.
— Quel genre ?
— Un huit.
Elle le dit comme ça.
Un huit.
Pas huit cents mètres.
Comme si la distance était devenue une personne pénible qu’elle fréquentait depuis trop longtemps.
— Entier ?
— Oui. Pour voir où j’en suis avant les régionaux.
Le mot entra dans la conversation avec plus de poids que prévu.
— C’est bientôt ?
— Dans deux semaines et demie.
— Ah.
— Ne fais pas cette tête. Ce n’est pas une opération médicale.
— Je n’ai pas fait de tête.
— Tu as fait une tête « deux semaines et demie est une information grave ».
— C’est une information précise.
Elle rit un peu.
Ses doigts ne quittèrent pas la sangle.
Le coach appela :
— Liora, tu viens ?
— J’arrive !
Elle se tourna vers moi.
— Si je meurs, dis à Eugène qu’il avait raison de ne pas faire confiance au plexiglas.
— Tu ne vas pas mourir.
— Sportivement.
— Même sportivement.
Elle recula, puis revint d’un demi-pas.
Le fameux demi-pas.
Je commençais à le connaître.
— Regarde le deuxième tour.
— D’accord.
— Pas le premier.
— Je peux regarder les deux ?
— Oui, mais le premier ment.
Puis elle partit avant que je puisse demander ce que cela voulait dire.
Très bien.
Nouvelle information sportive.
Je la classai mentalement dans le dossier : phrases de Liora qui semblent absurdes puis deviennent probablement importantes.
Le groupe était moins nombreux que la première fois.
Deux filles, trois garçons, le coach.
Moins de blagues.
Les athlètes parlaient bas en changeant de chaussures. L’un d’eux vérifia trois fois ses lacets. Une fille sautillait sur place avec des écouteurs, les yeux fermés, comme si elle essayait de quitter le stade avant même de courir.
Même les plaisanteries semblaient avoir une fonction. Elles apparaissaient, faisaient baisser la pression d’un degré, puis disparaissaient.
Liora en lança deux.
Aucune ne lui ressemblait complètement.
Elle riait une seconde trop tard.
Je le remarquai.
Très mauvaise habitude en développement.
Les sacs étaient au même endroit, les vestes aussi, mais quelque chose semblait plus resserré.
Comme avant une vraie chose.
Le coach rassembla tout le monde.
Quelques fragments traversèrent l’air.
— Allure cible.
— Pas de départ idiot.
— Le deuxième, c’est là que ça se joue.
Puis :
— On n’improvise pas une stratégie parce qu’on est vexé par son propre chrono.
Ce coach pouvait devenir écrivain de menaces sportives s’il se fatiguait de la piste.
Liora essayait d’écouter sans déjà courir dans sa tête.
Je le voyais à ses épaules, à son menton, à son pied qui tapait le sol avant qu’elle l’arrête.
Elle n’était pas dispersée.
Elle était trop pleine.
Ils commencèrent l’échauffement.
Je reconnaissais maintenant le footing lent, les gammes, les lignes droites progressives. Les gestes n’étaient plus seulement incompréhensibles.
Quand le coach montra son épaule gauche, Liora baissa légèrement son bras au passage suivant.
Je ressentis une satisfaction étrange.
Très provisoire.
Ne pas s’emballer.
Elle passa près de moi pendant une ligne droite sans me regarder.
Pas parce qu’elle m’ignorait.
Parce qu’elle était déjà dedans.
Son visage du stade.
Concentration. Agacement disponible. Énergie tenue.
Le coach les rappela près de la ligne.
— On fait un huit contrôlé. Pas un record. Vous devez sortir avec une information, pas avec une ambulance.
Rires faibles.
— Passage au quatre cents. On reste dans le plan. Si vous partez trop vite, vous payez au six cents. Si vous dormez, vous n’avez plus le temps de revenir. Les deux cents derniers ne doivent pas réparer les six cents premiers.
Il dessina la course avec sa main dans l’air.
— Vous partez placés. Vous tenez. Vous construisez. Et seulement après, vous utilisez ce qu’il reste.
Liora regardait la piste comme si « ce qu’il reste » constituait une insulte personnelle.
Il se tourna vers Liora.
— Toi, tu connais ton piège.
Elle prit un air innocent parfaitement illégal.
— Non ?
— Si. Dis-le.
Elle leva les yeux au ciel.
— Je pars trop fort.
— Parce que ?
— Parce que j’aime souffrir.
— Liora.
Elle croisa les bras.
— Parce que je déteste attendre.
Le coach hocha la tête.
— Voilà. Aujourd’hui, tu attends.
Même depuis les gradins, je vis à quel point cette phrase lui déplut.
Elle sourit.
Avec les dents serrées.
Deux athlètes partirent avant elle.
Le coach nota leurs temps, puis appela Liora et une autre fille.
Liora retira son sweat.
T-shirt sombre. Bras nus malgré le froid.
Elle sauta deux fois sur place, secoua les mains, regarda le virage, puis la ligne.
La plaisanterie avait disparu de son visage.
Je me redressai sans le vouloir.
Le carnet resta ouvert sur la ligne tracée au début.
Cette fois, je ne pouvais pas dessiner.
Le coach leva la main.
Puis le sifflet retentit.
Liora partit.
Trop vite.
Je le vis immédiatement.
Ou je crus le voir.
Le coach cria presque aussitôt :
— Liora, non. Pose.
Elle ajusta.
Le départ n’avait duré que quelques dizaines de mètres, mais son corps s’était déjà projeté comme si la course devait être réglée avant le premier virage.
Le premier ment.
Je comprenais mieux.
Il disait : tout va bien, tu as de l’énergie, tu peux prendre la place maintenant.
Le deuxième, probablement, présentait les factures.
Liora courait en deuxième position, juste derrière l’autre fille.
Pas coincée.
Placée.
Le coach marchait à l’intérieur de la piste, chrono levé.
— Là. Garde.
— Ne remonte pas.
— Respire.
Tout chez elle voulait faire l’inverse.
Sa tête légèrement avancée. Ses bras prêts à prendre plus d’espace. Sa foulée qui s’ouvrait, puis revenait.
Une conversation très tendue entre son corps et une consigne.
Je ne connaissais pas assez le 800 mètres pour juger un temps.
Je connaissais assez Liora pour reconnaître la contrariété d’attendre.
Au passage du quatre cents, le coach cria des chiffres que je ne compris pas, puis :
— Bien. Maintenant tu construis.
Construire.
Mot étrange pour courir.
Et pourtant, il semblait juste.
Liora passa devant les gradins.
Son souffle était déjà présent.
Pas brisé.
Présent.
Dans le virage suivant, l’autre fille accéléra légèrement.
Liora réagit.
Son buste partit.
Son pied chercha.
Le coach cria :
— Pas encore !
Elle resta derrière.
Je ne savais pas comment.
Je vis seulement la décision la traverser.
La colère de ne pas transformer immédiatement l’énergie en vitesse.
Cette attente me parut plus violente que l’accélération.
À cinq cents mètres, son visage changea.
L’effort devint moins propre.
Plus réel.
La fille devant gardait un mètre, peut-être deux.
— Encore cinquante ! cria le coach.
Liora serra les dents.
Mes doigts se refermèrent sur le carnet.
Ridicule.
Très inutile.
Puis :
— Maintenant !
Elle attaqua.
Pas comme une explosion.
Comme quelqu’un qui lâche enfin une porte retenue trop longtemps.
Elle passa à l’extérieur.
Son bras gauche monta trop haut.
Elle le corrigea presque aussitôt.
Détail minuscule.
Je le vis quand même.
Elle revint à hauteur.
Puis devant.
La dernière ligne droite fut moins nette.
Ses jambes continuaient, mais le reste négociait chaque mètre. Ses épaules montèrent. Elle les baissa. La fatigue avait trouvé un endroit où entrer.
Elle franchit la ligne, ralentit, posa les mains sur ses hanches.
Le coach annonça un temps.
Son visage suffit.
Ce n’était pas ce qu’elle voulait.
Pas catastrophique.
Pas bon non plus.
Ou peut-être bon, mais pas d’une manière qui lui permettait d’être satisfaite.
Le coach s’approcha.
Je n’entendis que des fragments.
— Mieux placé.
— Tu as attendu.
— Ça compte.
— Le chrono viendra si tu fais confiance au plan.
Liora répondit quelque chose en montrant la ligne d’arrivée.
Le coach secoua la tête.
— Tu regardes le résultat comme s’il devait effacer la manière. Il ne l’efface pas.
Elle passa les mains sur son visage.
Il désigna le premier virage.
— Là, tu as encore voulu régler la course en trente mètres. Après, tu as travaillé. C’est ça qu’on garde.
Liora secoua la tête.
Frustration, pas refus.
Puis sa main passa brièvement derrière son mollet droit.
Un frottement rapide.
Elle la retira aussitôt.
Je le vis.
Je n’aimai pas ça.
Le coach ne sembla pas le remarquer.
Ou peut-être que, dans ce monde-là, les corps signalaient constamment des choses et que toutes ne devenaient pas des urgences.
Je n’étais pas compétent.
Ce qui ne m’empêcha pas d’être inquiet.
Compétence et inquiétude avaient rarement besoin l’une de l’autre.
Les garçons partirent ensuite.
Je les regardai moins.
Mon attention revenait vers Liora.
Elle marchait le long de la barrière, buvait, faisait tourner sa cheville, écoutait une fille lui parler.
Elle souriait au bon moment.
Mais le sourire ne tenait pas.
Le groupe fit encore quelques accélérations courtes.
Liora les courut proprement.
Trop proprement, peut-être.
Comme si elle voulait prouver que la séance n’avait pas eu de prise sur elle.
Au dernier passage, elle poussa un peu trop.
— Pas besoin d’en rajouter ! cria le coach.
Elle leva une main sans se retourner.
Geste qui disait : oui, oui.
Et aussi : trop tard.
Quand la séance se termina, elle resta avec le coach.
Il parlait calmement.
Elle répondait vite.
Il ne bougeait pas.
Elle bougeait trop.
Puis elle se tut.
Enfin.
Je ne comprenais pas les mots.
Je comprenais la forme.
Liora voulait plus.
Le coach voulait qu’elle tienne mieux.
Ces deux choses n’étaient pas opposées.
Sauf à l’intérieur d’elle, apparemment.
Elle finit par hocher la tête.
Pas satisfaite.
Mais elle emporta la consigne avec elle.
Puis elle monta vers moi.
Plus lentement que la première fois.
Je fermai mon carnet par réflexe.
Elle arriva à mon niveau, encore essoufflée, le visage rouge, des mèches collées contre les tempes.
Vivante et furieuse.
Combinaison désormais familière.
— Alors ?
Même question que la première fois.
Pas le même poids.
Je cherchai une phrase qui ne soit pas vide.
Elle s’assit à côté de moi en laissant un peu d’espace. Ses jambes s’étendirent avec la prudence de quelqu’un qui négociait avec ses muscles.
— Tu peux dire que c’était nul.
— Je ne sais pas évaluer ça.
— Réponse diplomatique.
— Vraie réponse.
Elle fixa la piste.
— Le chrono est moyen.
— D’accord.
— Pas horrible. Moyen.
— D’accord.
— Tu n’as pas besoin de dire d’accord à chaque phrase.
— Je manque d’outils.
Un rire très bref lui échappa.
Puis le silence revint.
Je regardai le virage opposé.
— Tu as attendu.
Elle tourna la tête.
— Quoi ?
— Dans le deuxième tour. Quand elle a accéléré. Tu voulais suivre.
— Oui.
— Tu ne l’as pas fait tout de suite. On voyait que tout ton corps trouvait ça insupportable.
— Merci pour cette description très flatteuse.
— Je n’ai pas dit que tu avais l’air raisonnable.
— Ah. Heureusement.
— Tu avais surtout l’air de négocier avec une version de toi qui voulait désobéir.
Elle tourna la tête vers moi.
— Tu vois vraiment ça depuis les gradins ?
— J’ai une bonne vue.
— C’est inquiétant.
— Tu me l’as déjà dit.
Elle baissa les yeux vers ses chaussures.
— C’était insupportable.
— Mais tu l’as fait.
— Et j’ai couru un chrono moyen.
— Peut-être que ce n’était pas le seul résultat.
Elle plissa les yeux.
— Tu parles comme mon coach.
— Je suis désolé.
— C’est grave.
— Je peux m’asseoir plus loin.
Un coin de son sourire revint.
— Continue.
Je soupirai.
— La première fois, j’ai compris que courir pouvait vouloir dire se retenir. Aujourd’hui, j’ai vu ce que ça te coûte.
Le sourire disparut.
Pas mal.
Remplacé par une attention plus calme.
— Tu avais l’air plus fatiguée après avoir attendu qu’après avoir accéléré.
Le stade continuait autour de nous.
Un sac se ferma.
Des enfants criaient près de la sortie.
Les projecteurs prenaient le dessus sur le ciel.
Liora passa une main sur son visage.
— Tu vois trop de choses.
— Je peux regarder moins bien.
— Non.
Un mot.
Rapide.
Puis :
— Ne fais pas ça.
La phrase entra quand même.
Elle posa ses coudes sur ses genoux.
— J’ai l’impression que si je n’attaque pas, je perds du temps.
— Même quand le plan dit d’attendre ?
— Surtout quand il dit d’attendre.
— Pourquoi ?
Elle regarda la piste.
— Parce qu’attendre ressemble beaucoup à laisser passer quelque chose.
Elle fit tourner la gourde entre ses mains.
— Quand quelqu’un accélère devant, même si je sais que ce n’est pas le bon moment, j’ai l’impression qu’il prend quelque chose que je ne récupérerai pas. Une place. Une seconde. Je ne sais pas. Alors j’y vais.
— Même si ça coûte plus tard.
— Oui.
— Tu le sais pendant ?
— Très bien.
— Et ça ne change rien ?
Elle eut un sourire sans joie.
— Savoir n’est pas toujours une commande.
Je ne répondis pas.
Une personne raisonnable aurait pensé seulement au 800 mètres, au coach et au chrono.
Je pensai aussi à ses journées trop pleines, à sa manière de venir vers les choses avant qu’elles ne puissent partir.
Je ne dis rien.
Certains parallèles devenaient insupportables dès qu’on les expliquait.
— Ton coach a dit que tu avais attendu.
— Il a aussi dit que je pars encore trop haut et que je force quand je suis frustrée.
— J’ai entendu des morceaux.
— Tu choisis toujours les morceaux pénibles.
— Ils portent mieux.
Elle rit.
Puis grimaça légèrement.
Sa main descendit vers son mollet.
Encore.
— Ça va ?
Elle s’arrêta.
— Oui.
Je la regardai.
— C’est juste tendu, ajouta-t-elle. La séance était dure.
— Tu l’as dit au coach ?
— Pas besoin.
Je ne répondis pas.
Elle soupira.
— Aurèl.
— Je n’ai rien dit.
— Ton silence a pris le relais.
— Il est autonome.
Elle sourit et massa rapidement le bas de sa jambe.
Pas longtemps.
Pas avec douleur.
Assez pour que je garde l’image.
— Je lui dirai si ça reste.
— D’accord.
— Tu ne vas pas faire un rapport à mon père ?
— J’y pensais.
— Traître.
— Sécurité du balcon, sécurité du mollet. C’est cohérent.
Son rire retira un peu de tension de son visage.
Elle se redressa.
— Les régionaux, c’est samedi dans deux semaines.
Je regardai devant moi.
— D’accord.
— L’après-midi. Il y aura plusieurs courses, des gens, des gradins moches différemment.
Elle jouait avec le bouchon de sa gourde.
Ouvrir.
Fermer.
— Tu pourrais venir ?
Je tournai la tête.
Elle regardait la gourde.
Pas moi.
Liora, qui lançait d’habitude ses invitations comme des balles contre un mur, venait de poser celle-là plus bas.
Moins vite.
Comme si elle lui donnait une possibilité de ne pas tenir.
— Si tu veux, ajouta-t-elle. Tu n’es pas obligé. C’est long. Et pas forcément passionnant si on ne court pas. Il y aura probablement des sandwiches très mauvais. Mes parents seront peut-être là, donc risque de questions pratiques augmenté.
— Je viens.
Elle releva les yeux.
J’avais répondu trop vite.
Pas de délai.
Pas de sortie de secours.
Pas même un « je verrai » défendable.
Je viens.
Deux mots.
Solides.
Beaucoup trop exposés sur du béton municipal.
Liora me regarda comme si elle attendait que je corrige.
Je ne corrigeai pas.
Parce que je n’en avais pas envie.
Ce qui était encore pire.
— Ah.
— Je peux formuler ça de manière plus administrative.
Son sourire apparut lentement.
— Non. C’était bien.
— Inquiétant.
— Très.
Elle referma sa gourde.
— Tu sais qu’il y aura peut-être mon père.
— J’apporterai une fiche de synthèse.
— Revenus, cotisations, projets à cinq ans ?
— Plan de sécurité pour Eugène en annexe.
Elle éclata de rire.
Le coach cria depuis la barrière :
— Liora, étirements, pas discussion philosophique.
— J’arrive !
Puis, plus bas :
— Il croit que tout ce qui ne ressemble pas à une séance est philosophique.
— Il n’a pas complètement tort.
Elle se leva avec précaution.
Je remarquai son appui sur la jambe droite.
Elle remarqua que je remarquais.
— Ça va.
— Je n’ai rien dit.
— Ton visage a déposé un dossier.
— Il travaille avec ton père.
— Je m’en doutais.
Elle attrapa son sac, puis s’arrêta devant moi.
Encore ce moment.
Celui où elle pouvait partir mais ne partait pas tout à fait.
— Merci d’être venu.
— Tu m’as donné l’horaire.
— Ce n’est pas une obligation contractuelle.
— J’apprends.
Elle sourit, puis rejoignit le groupe.
Je restai encore quelques minutes pendant les étirements.
Liora parlait moins que d’habitude.
Elle écoutait le coach.
Je regardai ailleurs par principe.
Et parce que l’inquiétude pouvait rapidement devenir une forme de surveillance.
Je ne voulais pas être ça.
Je ne savais pas encore exactement ce que je voulais être.
Question beaucoup plus compliquée.
Je quittai le stade avant elle.
Au portail, je me retournai.
Elle était assise sur la piste, une jambe tendue, l’autre pliée. Le coach parlait au groupe. Liora leva la tête au même moment.
Elle me fit un signe.
Pas grand.
Pas le geste énergique qu’elle utilisait dans le couloir ou depuis son balcon.
Un signe assez précis pour moi.
Je répondis.
Geste social encore approximatif.
Mais reconnaissable.
Il resta.
Dans le tram, le carnet reposait sur mes genoux.
La page blanche portait toujours la ligne de piste du début.
Un ovale incomplet.
Deux tours.
Le premier ment.
Le deuxième présente la facture.
Je pensais à Liora qui avait attendu dans le virage.
À sa colère de ne pas transformer tout de suite l’énergie en mouvement.
Et à ma propre réponse.
Je viens.
Sans délai.
Sans prudence.
Mon calendrier avait accepté quelque chose avant moi, la dernière fois.
Cette fois, ma bouche s’en était chargée directement.
Progrès discutable.
En rentrant, le studio me parut trop silencieux.
Eugène m’attendait sur le canapé.
Position de juge supérieur.
— Je suis allé au stade.
Il ferma les yeux.
— Oui, encore.
Je sortis mon téléphone.
Samedi.
Deux semaines plus tard.
Je créai un événement.
« Championnat régional ».
Trop officiel.
« Grand stade ».
Trop vague.
« Championnats, 800 m ».
Presque acceptable.
Le problème, c’est qu’il aurait pu s’agir de n’importe quel 800 mètres.
Ce n’était pas le cas.
Je remplaçai par :
« Liora, 800 m ».
Beaucoup trop clair.
Beaucoup trop personnel.
Je laissai le curseur après son prénom.
J’aurais pu l’effacer.
J’aurais pu revenir à une formulation administrative, propre, sans implication émotionnelle visible.
Je le gardai.
La vérité avait gagné contre la prudence.
J’ajoutai l’heure, le lieu et une alerte.
Puis une deuxième.
Puis j’en supprimai une.
Puis je la remis.
Ridicule.
Je sauvegardai.
« Liora, 800 m » apparut dans ma semaine.
Une petite case visible entre mes commandes, mes mails, mes livraisons et mes rappels de facture.
Je repris mon carnet.
Ajoutai un deuxième trait à côté du premier.
Juste le virage.
L’endroit où elle avait attendu.
Puis j’écrivis, tout petit, dans un coin :
Deuxième tour.
Je refermai le carnet.
Pas trop vite.
Eugène ouvrit un œil.
D’accord.
Presque personne.
Le studio retrouva son calme ordinaire.
Et une course de 800 mètres avait trouvé sa place dans ma semaine.
Table des matières
- Prologue
- Chapitre 1 — Violation de territoire
- Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
- Chapitre 3 — Allergie sélective
- Chapitre 4 — Récidive
- Chapitre 5 — Prétexte félin
- Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
- Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
- Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
- Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
- Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
- Chapitre 11 — Questions de père
- Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
- Chapitre 13 — Deuxième tour
- Chapitre 14 — Presque
- Chapitre 15 — Une génération enfermée
- Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
- Chapitre 17 — Retirer son nom
- Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
- Chapitre 19 — Trop haut
- Chapitre 20 — Ne rien faire
- Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
- Chapitre 22 — Courir autrement
- Chapitre 23 — La bonne légende
- Chapitre 24 — Deux tours
- Fin
- Epilogue — Promener Eugène