Le bruit d’à côté · Chapitre 20 · 21/27
Chapitre 20 — Ne rien faire
La poche de froid commençait déjà à fondre.
Je la regardai comme si elle venait de trahir le protocole.
Le torchon était humide. Deux gouttes avaient atteint la table basse.
Liora était assise sur mon canapé, la jambe allongée, la cheville enveloppée de froid. Elle fixait le plafond avec la concentration de quelqu’un qui essayait de ne pas exister dans la position la moins naturelle possible pour elle.
Ne rien faire.
Même son corps semblait trouver ça offensant.
Son père se tenait près de la fenêtre, téléphone en main. Sa mère était revenue de chez eux avec une bande, une trousse de premiers soins et une efficacité calme qui donnait envie de lui confier spontanément des crises beaucoup plus anciennes.
Eugène, enfermé dans la salle de bain, miaulait régulièrement.
Pas de détresse.
De protestation.
Il venait d’être retrouvé, nourri, porté, sauvé, puis privé de salon pendant plus de quatre minutes.
Situation intolérable.
— Il va arracher la porte, dit Liora.
Sa voix était presque normale.
Trop normale.
— Il n’a pas ce niveau d’engagement physique.
Derrière la porte, Eugène gratta une fois.
Très exactement au bon moment.
Liora tourna la tête vers moi.
— Il t’a entendu.
— Il aime me contredire.
Elle sourit, puis son visage se crispa légèrement.
Elle détourna les yeux aussitôt.
Je le vis.
Bien sûr.
J’aurais préféré être quelqu’un qui voyait moins de choses quand elles faisaient mal.
Sa mère s’assit sur la table basse, de l’autre côté de sa jambe.
— On garde le froid encore un peu. Ensuite je mets une bande légère.
— Je peux le faire.
— Non.
Liora ouvrit la bouche, regarda son père, puis renonça.
Mauvais choix stratégique.
— Ta mère a raison, dit-il.
— Je n’ai encore rien dit.
— Tu allais dire que tu sais bander une cheville.
— Je sais bander une cheville.
— Pas la tienne dans cette position.
Elle se tut.
Factuel. Le pire genre.
Je me levai trop vite.
— Eau.
Tout le monde me regarda.
Très bien.
J’avais annoncé l’eau comme un concept philosophique.
— Tu veux de l’eau ? demandai-je à Liora.
— Oui. Merci.
Je remplis un verre, le posai près d’elle, puis le déplaçai de quelques centimètres.
Liora suivit le mouvement.
— Tu le places selon les règles d’un rite ancien ?
— Oui.
— Je ne perturbe pas le rite.
— Merci.
Je pris un coussin.
— Tu veux relever un peu ton membre inférieur problématique ?
— Mon membre inférieur te remercie.
Je glissai le coussin sous son mollet avec une prudence excessive. Son père regardait mes mains.
Ce qui était entièrement normal.
Et extrêmement perturbant.
— Là ?
— Oui.
— Pas trop haut ?
— Aurèl.
— Oui ?
— Tu peux lâcher le coussin.
J’avais encore la main dessous.
— Oui.
Victoire logistique.
Lapin sortit lentement le nez de son abri. Liora le vit immédiatement.
— Oh, Demitrius.
— Ne l’appelle pas trop. Il est déjà en train de reconsidérer toute son existence.
Demitrius avança de deux centimètres, puis recula.
Choix rationnel.
Eugène miaula encore.
— Tu peux peut-être le laisser sortir ? demanda Liora.
— Il va venir sur toi.
— Je peux éviter de le toucher.
— Tu viens de tomber d’un muret pour lui. Tes capacités d’évitement sont discutables.
La phrase aurait pu être drôle.
Elle l’était presque.
Puis elle ne le fut plus.
— Pardon.
Liora secoua la tête.
— Non. C’est vrai.
Sa mère retira la poche de froid. La cheville avait gonflé.
Pas énormément.
Assez.
Le visage de Liora devint très immobile.
— Ce n’est pas si terrible.
Personne ne répondit.
Très bon groupe.
Sa mère remit le froid.
— Tu ne poses pas le pied ce soir.
— Et demain ?
— Demain, on verra.
— J’ai entraînement.
— Tu n’as pas entraînement demain, Liora.
Elle regarda la fenêtre, puis le tapis. Elle cherchait une sortie. Pas forcément physique.
— C’est ridicule de se blesser comme ça.
Son père répondit trop vite :
— Oui.
— Papa.
Il se reprit.
— Ce n’était pas prudent. Mais tu n’es pas ridicule.
Elle ne répondit pas.
Je restai près de la cuisine, les mains inutiles.
Je voulais changer la poche de froid, déplacer un coussin, réparer le muret, remonter le temps, mettre Eugène dans une boîte avant qu’il décide de devenir un événement communautaire.
Aucune option n’était disponible.
Sa mère rangea la trousse.
— On te laisse encore dix minutes. Après, on rentre doucement.
— Je peux rentrer maintenant.
— Non.
— Je suis à deux portes.
— Et tu es incapable de marcher sans grimacer.
— J’ai grimacé une fois.
Son père la regarda.
— Quatre.
— Tu comptes mes grimaces ?
— Oui.
— C’est extrêmement bizarre.
— C’est être parent.
Il eut presque un sourire.
Sa mère se leva.
— Je prépare ton lit et je ramène une autre poche de froid. Ton père m’aide.
— Je peux rester seule.
Les trois adultes dans la pièce, malheureusement moi inclus dans cette catégorie, la regardèrent.
Elle leva les yeux au plafond.
— Je ne vais pas escalader ton canapé, Aurèl.
— Je préfère ne pas exclure d’hypothèses.
Son père me regarda.
— Si elle essaie de se lever…
— Je lui dis non.
Le mot sortit simplement.
Il hocha la tête.
— Bien.
— Traître, dit Liora.
— Sur ce point, oui.
Avant de sortir, son père regarda vers la salle de bain.
Eugène miaula.
— Ce chat a une capacité remarquable à créer de l’organisation collective.
— C’est son seul talent stable.
— Gardez-le à l’intérieur.
— Je compte l’inscrire à un programme de réinsertion.
Il hésita.
— Sévère, le programme.
Liora éclata presque de rire, puis se retint.
— Papa vient de faire une blague.
— J’ai toujours fait des blagues.
— Elles ressemblent à des mises en demeure.
Ses parents sortirent.
La porte se referma.
Le studio devint plus grand.
Pas vide.
Plus grand.
Comme si la présence de ses parents avait maintenu les murs dans une forme sociale, et qu’une fois la porte refermée, tout retrouvait son échelle réelle.
Un canapé. Une lampe. Une fille blessée.
Moi près de la cuisine, incapable de décider si mes mains devaient rester visibles.
Eugène dans la salle de bain. Demitrius dans son abri. Le torchon humide. Le verre d’eau.
Le silence ne savait pas encore ce qu’il était autorisé à devenir.
Liora posa la tête contre le dossier.
— Bon.
— Bon.
— Situation très maîtrisée.
— Complètement.
Elle tourna la tête vers moi.
— Tu peux respirer.
— Je respire.
— Tu as l’air d’attendre le résultat d’un examen médical sur une plante verte.
Je regardai la plante près de la fenêtre.
— Elle a survécu à pire.
— Moi aussi.
La phrase sortit trop vite.
Elle montrait plus qu’elle ne voulait.
Je m’approchai.
— Tu as mal ?
— Ça va.
Je la regardai.
— D’accord. Mauvaise réponse. Six. Sept quand je bouge.
— Alors ne bouge pas.
— Solution innovante.
Je pris la poche de froid.
— Je change le torchon.
— Ce n’est pas nécessaire.
— Il est trempé.
— Sauve le mobilier.
Je revins avec un torchon sec et reposai la poche sur sa cheville. Mes doigts frôlèrent sa peau.
Elle inspira.
Je retirai ma main.
— Désolé.
— C’est froid.
— Oui.
— Pas toi.
Très bien.
Information absurde.
Mon cerveau la stocka avec un soin excessif.
Je m’assis sur la table basse.
Liora regarda la salle de bain.
— Tu peux le laisser sortir.
— Il va venir sur toi.
— Tu peux l’empêcher.
Derrière la porte, Eugène miaula encore.
— Nous avons une relation fondée sur l’illusion.
— Ouvre-lui.
Je me levai.
— Tu ne le touches pas.
— Oui.
— Même s’il fait sa tête.
— Quelle tête ?
Je la regardai.
Elle sourit.
— Oui. Je sais.
J’ouvris.
Eugène sortit avec la lenteur offensée d’un aristocrate injustement détenu, puis alla directement vers Liora.
Bien sûr.
Je me plaçai devant le canapé.
— Non.
Il tenta la gauche.
Je tendis le pied.
Il tenta la droite.
— Eugène.
Il s’assit à trente centimètres du canapé.
Pile à la limite acceptable.
Liora baissa la voix.
— Salut, criminel.
— Ne l’encourage pas.
— Je constate son statut juridique.
Eugène se lécha une patte comme si l’audience l’ennuyait.
Liora rit doucement.
Cette fois, elle grimaça moins.
Le son changea quelque chose de discret dans le studio.
Lapin ressortit le nez de son abri.
— Ton appartement est très vivant pour quelqu’un qui prétend aimer le calme, dit-elle.
Je regardai le canapé déplacé, la table de travers, le chat coupable, le lapin traumatisé, la poche de froid.
— Il traverse une période.
— À cause de moi ?
Elle ne souriait plus.
Ses doigts jouaient avec le bord du plaid.
— À cause d’Eugène principalement.
— Aurèl.
Je baissai les yeux.
— En partie.
Elle hocha la tête, comme si elle recevait un coup qu’elle s’était déjà donné.
— Je suis désolée.
Les mots vinrent doucement.
Au milieu du froid, de l’eau et du chat.
Je ne voulais pas répondre avec une phrase préparée.
— Pour quoi ?
Elle eut un rire sans joie.
— Tu veux la liste ?
— Non.
— Si. Tu aimes les listes.
— C’est faux.
— Tu as écrit « capacité de saut supérieure aux prévisions » à propos d’Eugène dans un carnet.
Je me figeai.
— Comment tu sais ça ?
— Tu l’avais laissé ouvert. La phrase était seule au milieu d’un schéma de balcon.
Je fermai les yeux.
— Très bien. J’aime parfois les listes.
Son sourire disparut.
— Je suis désolée pour hier. Pour le mail. Pour le muret. Pour ma manière de croire que si je fais quelque chose assez vite, ça compte comme aider.
Elle baissa les yeux vers sa cheville.
— Je voulais réparer.
Eugène se coucha au sol, le menton sur ses pattes.
Toujours entre nous, mais d’une façon moins active.
— Réparer quoi ?
Liora respira, recommença.
Elle essayait.
— La dispute. Ton visage quand j’ai lu le mail. Le fait que je n’avais pas compris. Quand je t’ai vu dans le couloir, j’ai su que ce n’était pas seulement l’exposition. Après, il y avait Eugène, et je pouvais agir. Chercher. Descendre. Monter. Attraper. C’était mieux que rester là avec ce que j’avais raté.
Je restai immobile.
Elle luttait encore avec le silence, mais elle ne fuyait pas la phrase.
— Je crois que j’ai confondu aider et faire à ta place.
Elle ne me regarda pas en le disant.
Je fixai la condensation sur le torchon.
— Moi, je confonds parfois réfléchir et attendre que la situation disparaisse.
Elle releva les yeux.
— Parfois ?
— N’abusons pas de l’honnêteté.
Elle sourit vraiment.
Petit. Mais vrai.
Je posai mes coudes sur mes genoux.
— J’ai eu peur quand tu es montée.
— Je sais.
— Non.
Le mot sortit plus vite que prévu.
— Je crois que tu sais une partie. Moi non plus, je n’ai pas compris tout de suite. Quand Eugène était là-haut, j’avais peur pour lui. C’était simple. Terrible, mais simple. Un problème, un endroit, une solution.
Je passai une main sur mon visage.
— Puis tu as mis le pied sur le muret.
Je revis la manche, la grille, la semelle, le vide.
— Là, ça ne l’était plus.
Liora ne bougea pas.
— Je t’ai demandé d’attendre. Tu as dit que tu gérais. J’ai pensé à ta cheville, au sol, à ton championnat, à ton père derrière, à Eugène, à toi qui tombes. Je ne sais pas dans quel ordre.
Ma voix baissa.
— J’ai eu peur pour toi avant d’avoir le temps de décider si j’avais le droit d’avoir peur comme ça.
Le studio devint très attentif.
Même Eugène ne bougea pas.
Ce qui était suspect.
Liora avala difficilement.
— Tu as le droit.
Je regardai mes mains.
— C’est nouveau.
— Quoi ?
— Avoir peur pour quelqu’un hors des catégories pratiques.
— C’est quoi, une catégorie pratique ?
— Voisine. Fille d’à côté. Personne allergique à mon chat. Personne qui parle trop vite près de ma table basse.
— Je parle normalement.
— Bien sûr.
Je la regardai.
Erreur.
Ses yeux étaient fatigués, brillants, beaucoup plus proches qu’ils ne l’étaient réellement.
Ou le studio s’était réduit.
— Je ne sais pas où te mettre.
La phrase sortit presque seule.
Liora resta immobile.
— Tu n’es pas obligé de me ranger quelque part.
Évidemment.
Phrase simple.
Impossible.
Demitrius recommença à manger.
Petit bruit sec. Régulier.
Le monde reprenait par endroits.
Liora bougea légèrement et son visage se contracta.
— Six et demi, dit-elle avant que je demande.
— Très précis.
— Je parle ta langue.
— Ma langue a des décimales ?
— Probablement.
Je me levai.
— Je remets du froid.
— Tu viens de le faire.
— La poche chauffe.
— Tu veux vraiment ne rien faire ?
Je m’arrêtai.
Elle sourit doucement.
— Touché.
Je pris une autre poche dans le congélateur, la frappai contre le plan de travail pour détacher la glace.
Trop fort.
Toute la cuisine vibra.
— Tu l’agresses ? demanda Liora.
— Je négocie.
— Ça se passe mal ?
— Elle résiste.
Je revins et posai la nouvelle poche sur sa cheville. Elle serra les dents, puis relâcha.
— Merci.
Je restai debout.
— Assieds-toi, Aurèl.
Je m’assis au sol, le dos contre le canapé. Plus bas. Moins médical.
— Tu sais qu’il y a des meubles ? demanda-t-elle.
— Je connais le concept.
— Tu es étrange.
— Tu as grimpé sur un muret pour récupérer un chat descendu parce qu’il avait faim.
— Il est descendu parce que nous avons créé un environnement motivant.
— Très belle manière de dire « croquette ».
Elle rit, puis posa une main sur sa cheville.
Je me redressai.
— Ça lance un peu, dit-elle. Et non, n’appelle pas ma mère. Elle revient bientôt, il n’y a rien d’autre à faire.
Je la regardai.
— D’accord.
Elle sembla presque surprise que j’accepte.
Le silence revint.
Moins raide.
Un silence avec une poche de froid, un chat allongé à la limite autorisée, un lapin qui mâchait près de son abri et une lampe allumée devant la bibliothèque.
Liora essayait de ne pas bouger toutes les trente secondes.
Elle tint environ deux minutes, puis ses doigts commencèrent à tapoter le plaid.
Un. Deux. Trois.
Elle s’arrêta quand je tournai la tête.
— Tu peux bouger les doigts.
— Merci pour cette autorisation généreuse.
— Pas la cheville.
— On devrait l’écrire.
— Je peux faire un tableau.
Son regard glissa vers la guitare près de la bibliothèque.
— Tu ne joues plus ?
Je suivis ses yeux.
— Si.
— Je t’entendais parfois. À travers le mur.
Je restai immobile.
— Pas tout, ajouta-t-elle. Quelques accords. Souvent le soir.
— Je joue mal.
— Non.
— Tu es blessée, ton jugement est altéré.
— Peut-être. Mais non.
La guitare était là, à sa place.
Et moi, j’avais les mains vides.
Ce qui devenait difficile.
— Tu veux que je joue ?
Liora regarda sa cheville, puis Eugène, puis moi.
— Oui. Pas pour remplir. Seulement si tu en as envie.
La précision me toucha.
Elle essayait de ne pas pousser.
Pas même une chanson.
Je pris la guitare et m’assis sur le bord de la table basse.
— Je ne promets rien.
— Je ne noterai pas.
— Dommage. J’avais préparé une fiche d’évaluation.
Je posai les doigts sur les cordes.
Je ne savais pas quoi jouer.
Donc je jouai la même chose que d’habitude.
La mélodie incomplète. Quelques accords simples, lents.
Pas exactement pour elle.
Pour que l’air arrête de trembler.
Les premières notes sortirent trop hésitantes. Je recommençai.
La guitare prit une partie du bruit intérieur et le transforma en quelque chose qui pouvait rester hors de mon corps.
Pas mieux.
Moins serré.
Liora ne parla pas. Pas une remarque, pas une question.
Elle écouta.
Je le sentis avant de la regarder.
Elle n’était pas immobile comme quelqu’un qui se force. Elle recevait quelque chose sans essayer de l’attraper.
Je jouai le passage qui bloquait toujours.
La transition manquante.
D’habitude, je m’arrêtais là.
Cette fois, je laissai l’accord durer. Puis je passai à un autre.
Pas forcément le bon.
Un autre.
La mélodie continua un peu.
Assez.
Quand les dernières notes moururent, le studio garda une vibration basse.
Liora avait les yeux posés sur mes mains.
— C’est là que tu t’arrêtais, d’habitude.
Je me figeai.
— Quoi ?
— Le passage. Tu bloquais toujours au même endroit.
— Tu écoutais vraiment.
Elle leva les yeux.
— Oui.
Aucun humour.
Aucune fuite.
Juste oui.
Mon cœur eut un comportement non professionnel.
Je posai la guitare à côté de moi.
— Je ne savais pas.
— Je sais.
— C’est étrange.
— Un peu.
— Tu n’étais qu’un bruit derrière le mur, au début.
Elle sourit faiblement.
— Toi aussi.
— Moi, je faisais moins de bruit.
— Tu faisais de la musique.
— Pas pareil.
— Non. C’était plus discret. Mais ça restait.
Je regardai aussitôt la poche de froid.
— Elle doit être moins froide.
— Aurèl.
— Quoi ?
— Tu peux rester deux secondes avant de vérifier un objet.
Je baissai les yeux.
— Je peux essayer.
— Très ambitieux.
Je reposai mes mains sur mes genoux.
Une seconde.
Deux.
Trois.
— Pour l’exposition, dis-je, je crois que ce qui m’a fait mal n’était pas uniquement le texte.
Je regardai le tapis.
Un poil d’Eugène était collé près du canapé.
Évidemment.
Il participait à tout.
— C’est ce qu’il faisait de mon calme. J’ai passé des années à construire un endroit où je pouvais respirer. Le studio, les images, les habitudes. Ce n’est pas glorieux. Ce n’est pas impressionnant. Mais ce n’est pas une prison.
Je relevai les yeux.
— Le texte disait : regardez, il ne sort pas. Regardez, son calme est un symptôme. Si mes images sont présentées comme ça, je deviens une preuve contre ma propre vie.
Liora ferma les yeux un instant.
— J’ai cru que tu reculais. Dans mon monde, quand tu t’arrêtes, tu perds. À l’entraînement, au travail, à la fac. Si tu n’avances pas, quelqu’un prend ta place. Si tu ralentis, tu sors de la course.
Elle eut un rire bref.
— Visiblement, si tu n’attends pas, tu peux aussi tomber d’un muret.
— Donnée nouvelle.
— À intégrer dans le modèle.
— Je ferai un schéma.
Son visage redevint sérieux.
— Quand tu as voulu poser une limite, j’ai vu une sortie. Pas une limite. Une porte.
Je regardai la porte du studio.
— Dans mon monde, avancer trop vite ressemble parfois à se perdre.
Elle hocha la tête.
Pas vite.
Elle laissa la phrase exister.
Peut-être que c’était ça, écouter.
— On a des mondes très mal synchronisés, souffla-t-elle.
— Oui.
— C’est un problème.
— Oui.
— Tu pourrais dire un truc rassurant.
— Je pourrais.
— Tu ne le fais pas ?
— Je cherche une formulation moins mauvaise.
Elle rit, puis grimaça.
— Aïe.
— Même mes formulations peuvent blesser.
— Très puissantes.
Je me penchai vers sa cheville. Cette fois, elle ne m’arrêta pas.
Je soulevai légèrement la poche de froid, vérifiai la peau autour.
Toujours gonflé.
Pas catastrophique.
Pas bien.
Quand je retirai ma main, Liora posa ses doigts sur mon poignet.
Pas fort.
Une seconde.
Mon corps oublia immédiatement la plupart de ses fonctions secondaires.
Elle aussi sembla surprise.
Ses doigts étaient chauds.
Les miens froids.
Je regardai sa main.
Puis elle.
Elle ne la retira pas.
Le silence changea.
Plus précis.
Eugène soupira.
Un vrai soupir de chat, long et accablé, comme s’il jugeait la lenteur générale des humains.
Liora baissa les yeux vers lui.
— Il désapprouve.
— Il voulait une scène plus efficace.
— Avec des croquettes.
— Probablement.
Sa main glissa de mon poignet vers mes doigts.
Lentement.
Comme si elle demandait avec le mouvement.
Comme si elle avait appris ce soir-là que tout ne se prenait pas par vitesse.
Je ne sus pas qui avança en premier.
Peut-être elle. Peut-être moi.
Pour une fois, la question n’avait aucune importance.
Je me rapprochai.
Elle ne bougea pas vite.
Pas seulement à cause de sa cheville.
Son visage resta ouvert, inquiet, étonné.
Je m’arrêtai assez près pour sentir son souffle. Assez loin pour qu’elle puisse ne pas.
Liora regarda ma bouche, puis mes yeux.
— Là, tu réfléchis trop, murmura-t-elle.
— Probablement.
— Pas besoin.
— Tu es sûre ?
Elle sourit à peine.
— Non.
Très bien.
Honnêteté absolue.
Désastreuse.
Parfaite.
— Moi non plus.
Et c’est peut-être pour ça que je l’embrassai.
Ou qu’elle m’embrassa.
Je ne savais pas.
Le baiser fut léger, presque une vérification. Doux, prudent, un peu maladroit parce que j’étais trop bas et qu’elle ne pouvait pas bouger la jambe.
Très romantique.
Très nous.
Je reculai à peine.
Liora avait les yeux ouverts.
Moi aussi, probablement.
Je n’avais pas reçu le manuel.
Elle me regarda comme si elle venait de découvrir une information évidente depuis longtemps. Ses doigts serrèrent les miens.
Alors je revins.
Plus doucement.
Cette fois, le baiser dura assez pour que le studio recule par couches.
La lampe. Le tapis. Demitrius. Eugène. La poche de froid. La dispute. Le mail. Le muret.
Rien ne disparut.
Tout resta un peu plus loin.
Nous étions dans ce petit espace où aucun de nous n’allait plus vite que l’autre.
C’était ça, le plus étrange.
Le rythme.
Le trouver en même temps.
Quand nous nous séparâmes, personne ne parla.
Heureusement.
J’aurais pu dire quelque chose de catastrophique.
Statistiquement, c’était probable.
Liora baissa les yeux vers Eugène.
— Il a vu.
Le chat nous regardait.
Très calme.
Très rond.
Témoin absolument non sollicité.
— Il ne témoignera pas gratuitement.
Elle rit, puis grimaça.
— Aïe. Toujours ta faute.
— La cheville ou le rire ?
— Les deux.
La poche de froid glissa. Je la remis en place.
Geste normal.
Après. Avant. Pendant.
Je ne savais plus.
— Tu sais, dit Liora, je ne peux pas fuir très vite.
Moitié blague.
Moitié aveu.
— Menace assez peu sportive.
— Temporaire.
— On verra demain.
Elle plissa les yeux.
— Tu es avec ma mère maintenant ?
— Sur ce sujet, oui.
— Traître confirmé.
Puis son sourire ralentit.
— Je vais devoir rentrer.
— Oui.
— Pas tout de suite.
— Non.
Nous restâmes là.
Pas longtemps.
Ou peut-être longtemps.
La notion de durée avait perdu en fiabilité.
Eugène vint s’installer près de mes jambes, comme si la scène avait besoin de son poids.
Liora le regarda.
— Tu es responsable de beaucoup trop de choses.
Il cligna des yeux.
Aucun remords.
Son téléphone vibra.
— Ma mère demande si je suis encore vivante.
— Réponds oui, sous supervision.
Elle tapa plus lentement que d’habitude.
— Tu écris moins vite, remarquai-je.
— Je suis blessée à la cheville, pas aux pouces.
— Pourtant.
— Je ralentis pour t’impressionner.
— Ça marche.
Quelques secondes plus tard, on toqua.
Liora ferma les yeux.
— Déjà.
Sa mère entra avec une nouvelle poche de froid et une paire de béquilles. Son regard passa de mon visage à celui de Liora avec une précision maternelle terrifiante.
Je fis de mon mieux pour avoir l’air normal.
Donc probablement coupable.
— Ça va ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Liora. Vraiment.
Sa mère vérifia la cheville, changea la poche et ajusta la bande. Elle expliqua très calmement que Liora monterait avec de l’aide, garderait le pied surélevé et qu’ils appelleraient le médecin le lendemain si nécessaire.
Liora protesta trois fois.
Perdit trois fois.
Son père revint.
— Prête ?
— Non.
— Très bien. On y va.
Ils l’aidèrent à se lever. Elle s’appuya sur eux, puis brièvement sur moi pour contourner la table.
Sa main se posa sur mon bras.
Une seconde.
Pas comme avant.
Ou un peu.
Elle me regarda.
Rien d’énorme. Pas de déclaration.
Seulement la certitude que ce qui venait de se passer restait là, malgré ses parents, malgré sa cheville, malgré Eugène qui allait probablement reprendre sa carrière de délinquant domestique.
Je l’accompagnai jusqu’à la porte.
Eugène tenta de suivre.
— Non, dit tout le monde.
Il s’arrêta.
Encore surpris.
Sur le seuil, Liora se tourna.
— Merci.
Le mot était trop petit pour tout contenir.
Il le fit quand même.
— Pour le froid, le canapé, la guitare. Et pour ne pas m’avoir laissée gérer.
— Ça fait beaucoup de services.
— Je te ferai une facture de gêne.
— Je pensais te facturer l’usage intensif de mon muret émotionnel.
— Très mauvais nom.
— Je retravaillerai.
Son père toussa avec une certaine délicatesse.
Enfin, il interrompit avec une certaine délicatesse.
Liora leva les yeux au plafond.
— J’arrive.
Elle regarda Eugène derrière moi.
— Toi, on reparlera.
Il s’assit.
Serein.
Un chat.
Elle s’éloigna dans le couloir, soutenue par ses parents.
Lentement.
Le rythme lui était imposé. Elle ne l’aimait pas. Ça se voyait dans ses épaules, dans sa manière de vouloir aider ceux qui l’aidaient.
Elle avançait.
Pas vite.
Elle avançait quand même.
Avant d’entrer chez elle, elle tourna la tête.
Je levai vaguement la main.
Geste social minimal.
Elle sourit.
Puis la porte se referma.
Je restai sur le seuil.
Le couloir était calme.
Pas vide.
Plus maintenant.
Je rentrai.
Eugène se frotta immédiatement contre ma jambe.
— Tu n’es pas pardonné.
Il ronronna.
Stratégie basse.
La table basse était de travers. Le plaid froissé. Le verre à moitié plein. La guitare posée contre la table.
Il y avait des traces partout.
De la peur.
Du soin.
De Liora.
Je remis la table un peu droite.
Puis j’arrêtai.
Pas besoin.
Pas tout de suite.
Je m’assis sur le canapé, à côté du creux laissé par son corps. Eugène sauta près de moi et posa la tête sur le plaid.
Derrière le mur, j’entendis des voix. Son père. Sa mère. Puis Liora.
Je ne distinguai pas les mots.
Seulement le rythme.
Plus lent.
Demitrius sortit enfin de son abri et avança jusqu’à son foin. Le frigo ronronnait. La ville aussi, plus bas.
Je restai là sans allumer la grande lumière.
Le studio était calme.
Il n’avait rien perdu.
Il avait simplement gardé quelque chose en plus.
Une poche de froid oubliée.
Un accord qui avait continué.
Un baiser doux, un peu maladroit, arrivé sans réussir à tout expliquer.
Et, derrière le mur, un bruit qui ne ressemblait plus seulement à la vie des autres.
Table des matières
- Prologue
- Chapitre 1 — Violation de territoire
- Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
- Chapitre 3 — Allergie sélective
- Chapitre 4 — Récidive
- Chapitre 5 — Prétexte félin
- Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
- Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
- Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
- Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
- Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
- Chapitre 11 — Questions de père
- Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
- Chapitre 13 — Deuxième tour
- Chapitre 14 — Presque
- Chapitre 15 — Une génération enfermée
- Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
- Chapitre 17 — Retirer son nom
- Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
- Chapitre 19 — Trop haut
- Chapitre 20 — Ne rien faire
- Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
- Chapitre 22 — Courir autrement
- Chapitre 23 — La bonne légende
- Chapitre 24 — Deux tours
- Fin
- Epilogue — Promener Eugène