Le bruit d’à côté · Chapitre 16 · 17/27
Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
Pendant vingt-quatre heures, je ne retirai pas mon nom.
Ce qui, selon les standards modestes de ma vie intérieure, pouvait presque compter comme une action.
Je ne répondis pas non plus à Mathilde.
Ce qui comptait probablement moins.
Le mail restait ouvert dans un onglet.
Puis fermé.
Puis rouvert dans une fenêtre à part, comme si la séparation géographique de l’écran pouvait produire une décision.
La phrase de présentation, elle, n’avait pas bougé.
Une génération enfermée.
Elle ne s’était pas excusée.
Elle n’avait pas pris conscience de son erreur en mon absence.
Comportement très décevant pour une phrase.
J’avais commencé plusieurs réponses.
La première était trop polie.
« Merci pour ce texte. Je comprends l’angle proposé, mais j’aimerais peut-être nuancer certains points. »
Peut-être.
Nuancer.
Certains points.
On aurait dit que je demandais moins de coriandre dans une soupe.
Supprimée.
La deuxième disait simplement :
« Je ne veux pas que mon travail soit présenté sous cet angle. »
Je l’avais regardée pendant quatre minutes.
Trop nue.
Supprimée aussi.
La troisième proposait un texte alternatif. Au bout de deux paragraphes, j’expliquais ce que je faisais, ce que je ne faisais pas et ce que je ne voulais surtout pas qu’on pense que je faisais.
Le résultat ressemblait à une personne tombant dans un escalier en essayant de garder un verre plein.
Supprimé.
À dix-neuf heures, le brouillon disait :
« Bonjour Mathilde,
Je reviens vers toi au sujet du texte de salle. Je comprends la cohérence générale avec la section, mais la lecture autour de l’enfermement me semble éloignée de mon travail. Mes images parlent davantage de traces, d’habitudes, de présences discrètes, d’espaces habités même lorsqu’ils semblent calmes. Je crains que le titre et certains termes orientent trop fortement le regard dans une direction que je ne reconnais pas.
Est-ce qu’on pourrait en discuter ? »
C’était correct.
Mesuré.
Utilisable.
Je ne l’avais pas envoyé.
J’étais resté devant assez longtemps pour qu’Eugène monte sur mes jambes, non par affection, mais parce qu’il considérait mon immobilité comme la disponibilité d’un meuble chauffant.
— Pas maintenant.
Il s’installa quand même.
Sens très personnel de la négociation.
Je relus la dernière phrase.
Est-ce qu’on pourrait en discuter ?
Raisonnable.
Petite.
Pas agressive.
Je pouvais l’envoyer.
Je ne l’envoyai pas.
À la place, je rouvris le PDF.
Erreur.
Une génération enfermée.
Je refermai.
Puis j’ouvris le dossier de mes images.
La cuisine.
La table.
Le studio.
La fenêtre.
Le couloir.
Depuis la veille, elles ne m’obéissaient plus.
Avant, je savais où les regarder. La lumière. La tasse. L’espace laissé par un corps. Les petits désordres qui disaient qu’une présence avait déplacé l’air.
Maintenant, chaque image semblait accepter la mauvaise lecture avec une passivité inquiétante.
La chaise pouvait être abandonnée.
La fenêtre, un refus de sortir.
Le studio, un endroit où l’on restait parce qu’on ne savait pas aller ailleurs.
Je me détestai de leur faire ça.
De chercher dans mes propres dessins une preuve contre eux.
Ou contre moi.
Je fermai le dossier.
Sur le canapé, le coussin gardait encore une légère déformation.
Pas réellement.
Liora était partie depuis deux soirs. Les coussins reprennent leur forme. Propriété fondamentale des coussins et consolation moyenne de la vie domestique.
Mais je savais où elle s’était assise.
Et où je m’étais arrêté.
Presque.
Mot inutile.
Très encombrant.
Je retournai au brouillon et posai le curseur sur « Envoyer ».
Le bouton était bleu.
Très bleu.
Une couleur beaucoup trop enthousiaste pour une décision pareille.
Je pouvais cliquer, puis attendre. Mathilde répondrait peut-être le lendemain. Peut-être qu’elle proposerait un appel. Peut-être qu’elle dirait que le texte était déjà imprimé, que le cadre général ne pouvait plus bouger, que j’avais mal compris le projet depuis le début.
Ou peut-être qu’elle répondrait simplement :
« Bien sûr, parlons-en. »
Scénario presque plus inquiétant.
Il aurait fallu que je sache ensuite quoi dire.
Mon téléphone vibra.
« Tu as répondu ? »
Liora.
Direct.
Évidemment.
« Pas encore. »
« Dis-moi que tu as au moins écrit quelque chose. »
« Oui. »
« Envoyé ? »
« Non. »
Les trois points revinrent presque aussitôt.
« Je peux passer ? »
Non aurait été possible.
Simple.
Légitime.
J’avais le droit d’être seul avec mon brouillon, mes pièces devenues suspectes et mon chat lourd.
Je tapai :
Oui.
J’effaçai.
« Si tu veux. »
Réponse pathétique.
« J’arrive. »
Moins de deux minutes plus tard, on toqua.
Pas très fort.
Mais vite.
J’ouvris.
Liora était sur le palier, sweat sombre, cheveux attachés de travers, sac en bandoulière. Elle avait l’air d’avoir traversé le couloir en ayant déjà commencé la conversation dans sa tête.
— Salut.
— Salut.
Elle entra quand je m’écartai.
Pas précipitamment.
Avec assez d’énergie pour remplir la pièce.
Je refermai la porte.
Le studio se contracta.
Pas comme l’autre soir.
Liora posa son sac au sol sans demander. Le prétexte d’Eugène n’apparut même pas. Il était pourtant près du canapé, mais aucun de nous ne fit semblant que c’était le sujet.
Son regard alla vers l’écran.
— C’est ton message ?
— Oui.
— Je peux le lire ?
Je n’aimais pas la vitesse de la question.
— Ce n’est pas fini.
— Justement.
Elle s’approcha.
Je ne bougeai pas.
Elle lut le brouillon.
Ses sourcils se froncèrent à « me semble éloignée ».
Sa bouche se pinça à « je crains ».
— C’est bien, dit-elle. C’est clair.
— D’accord.
— Tu dois l’envoyer.
Voilà.
Simple.
Prévisible.
Pas violent.
Je me sentis pourtant reculer.
— Je vais réfléchir.
Elle tourna la tête.
— Tu as déjà réfléchi.
— Pas assez.
— Aurèl.
Je n’aimais pas mon prénom dans cette phrase.
Pas ce soir.
— Quoi ?
— Tu ne peux pas rester bloqué là-dessus pendant trois jours.
— Je ne suis pas bloqué.
Elle regarda le brouillon.
— Tu as écrit un mail que tu n’envoies pas depuis hier.
— Ça s’appelle ne pas envoyer un mail immédiatement.
— Donc être bloqué.
Je me tus.
Elle s’appuya contre le bureau. Trop près de l’écran. Trop près du message. Trop près de mes images.
— Si le texte ne te convient pas, tu le dis. Tu demandes une discussion. C’est normal.
— Je sais.
— Alors envoie.
Je regardai la fenêtre.
Le plexiglas du balcon renvoyait une version floue du studio. Une pièce superposée à elle-même.
— Je ne suis pas sûr de vouloir encore exposer.
Le silence tomba.
Net.
Liora se redressa.
— Quoi ?
— Si le texte reste comme ça, je ne sais pas si je veux que mes images soient là.
— Tu veux te retirer ?
— J’envisage.
Le mot entra dans la pièce comme une chaise posée au milieu du passage.
Liora resta immobile une seconde.
Puis son énergie revint plus fort.
— Non.
Je la regardai.
— Non ?
— Tu ne peux pas faire ça.
— Je peux.
— Techniquement, oui. Mais ce n’est pas une bonne idée.
— Je n’ai pas dit que ça l’était.
— Chez toi, envisager quelque chose assez longtemps finit souvent par en faire une sortie de secours.
La phrase me toucha.
Pas au bon endroit.
Je sentis mon visage se refermer.
Elle continua, parce qu’elle ne l’avait pas encore vu.
Ou parce qu’elle pensait qu’il fallait passer quand même.
— Tu as travaillé pour cette exposition. Tu as choisi les images. Tu m’as montré tes carnets. Tu ne peux pas abandonner parce qu’un texte est mauvais.
— Ce n’est pas abandonner.
— Si.
— Non. Si la présentation raconte l’inverse de ce que je fais, je peux décider de ne pas y mettre mon nom.
— Alors tu demandes à la changer. Tu ne pars pas.
— Tu crois que je n’y ai pas pensé ?
— Je crois que tu y as tellement pensé que tu tournes autour.
J’eus un rire bref.
Sans joie.
— Très bien.
Elle entendit le changement.
— Quoi ?
— Rien.
— Ne fais pas ça.
— Faire quoi ?
— Ce truc où tu deviens poli.
Je croisai les bras.
Mauvais signe.
— Je ne suis pas poli.
— Si. Tu fermes toutes les portes en mettant un tapis devant.
Je la regardai.
Elle était inquiète.
Je le voyais.
Elle n’essayait pas de gagner une dispute. Elle voyait quelque chose qui comptait pour moi et la possibilité que je m’en éloigne. Elle venait vers ça avec ses armes à elle.
Vitesse.
Action.
Refus de laisser tomber.
C’était presque beau.
Et ça me donnait envie de reculer encore.
— Tu ne comprends pas.
Elle accusa le coup.
— Alors explique.
— J’essaie.
— Non. Tu dis « tu ne comprends pas » et tu t’arrêtes.
Sa voix n’était pas forte.
La mienne non plus.
Le studio rétrécissait quand même.
— Parce que dès que j’explique, tu transformes ça en plan. Envoyer. Répondre. Corriger. Ne pas fuir. Ne pas se saboter.
— Parce que tu es peut-être en train de te saboter.
Le mot tomba entre nous.
Saboter.
Il fit plus de bruit que prévu.
Eugène tourna la tête.
Même lui sembla trouver l’ambiance mauvaise.
— Tu penses ça ?
Liora inspira.
Elle aurait pu reculer.
Elle ne le fit pas.
— Je pense que tu as peur et que tu es capable d’appeler ça une limite.
Je restai très immobile.
Chez moi, l’immobilité avait parfois l’air du calme.
Là, quelque chose descendait les volets de l’intérieur.
— D’accord.
Liora pâlit légèrement.
— Je n’ai pas dit ça comme une attaque.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu réponds comme si je devenais quelqu’un contre toi ?
Je ne répondis pas.
Parce qu’elle n’était pas contre moi.
Et parce qu’une partie de moi se sentait pourtant encerclée.
Difficile à expliquer sans devenir injuste.
— Tu n’es pas contre moi.
— Alors laisse-moi t’aider.
— Ce n’est pas forcément m’aider.
Elle serra les lèvres.
— Te regarder te retirer, ce n’est pas t’aider non plus.
— Je ne me retire pas d’une piste, Liora.
La phrase la stoppa.
Moi aussi.
Je continuai quand même.
— Ce n’est pas une course.
Elle croisa les bras.
— Je sais.
— Non. Tu m’écoutes comme si j’en étais une.
Le silence fut net.
Liora resta près du bureau, les épaules tendues.
— Ça veut dire quoi ?
— Que tu veux que j’avance. Que je traverse. Que je gagne contre quelque chose. Peut-être contre moi. Peut-être contre ma peur.
Je regardai l’écran.
— Moi, je veux juste ne pas mentir sur ce que j’ai fait.
Elle reçut la phrase.
Pas assez pour résoudre.
Assez pour blesser.
— Je n’ai jamais voulu que tu mentes.
— Je sais.
— Alors ne dis pas ça.
— Je ne dis pas que tu le veux. Je dis que tu ne vois pas toujours la différence entre me pousser et me déplacer.
Elle recula d’un demi-pas.
Très peu.
Assez.
Je regrettai la phrase dès qu’elle fut dehors.
Parce qu’elle était vraie d’une manière trop dure.
Liora baissa les yeux.
Chez elle, la fermeture ressemblait à une énergie qui ne savait plus où aller.
— Je pensais être de ton côté.
— Tu l’es.
— Apparemment, je te déplace.
— Je n’ai pas dit que…
— Si.
Je me tus.
Le mot était sorti.
Il lui appartenait maintenant.
Demitrius remua dans son coin, fit tomber un morceau de bois, puis se figea comme s’il comprenait qu’il valait mieux ne pas attirer l’attention.
Liora passa une main sur son front.
— Je ne veux pas te forcer. Je veux que tu ne disparaisses pas de ton propre travail.
— Je ne disparais pas.
— Tu parles de retirer ton nom.
— Parce que la présentation ne correspond pas.
— Alors change-la.
— Tu recommences.
Elle se tut.
Je vis l’effort.
Physique.
Attendre.
Ne pas attaquer. Ne pas prendre le virage tout de suite.
— D’accord, dit-elle enfin. Qu’est-ce que tu veux faire ?
La question aurait dû m’aider.
Elle arrivait trop tard.
Ou j’étais trop fermé pour la recevoir.
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas me le dire ?
— Je ne sais pas.
Elle hocha la tête.
— D’accord.
Le mot était plus froid.
Pas hostile.
Fatigué.
Elle s’assit sur le bord du canapé. Je restai debout, puis m’installai sur la chaise du bureau, de biais.
Le message ouvert entre nous.
— Quand j’ai vu tes carnets, dit-elle, je me suis dit que tu devais montrer ça. Pas pour prouver quelque chose. Parce que ça existe. Parce que ça compte. Et ça m’énerve de te voir laisser quelqu’un d’autre te faire douter de ça.
Sa voix trembla légèrement sur la fin.
Colère triste.
Ou peur.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Tu dis encore « laisser ». Comme si j’étais passif.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Je sais.
— Alors arrête de prendre tous mes mots du côté le plus mauvais.
Je me tus.
Elle avait raison aussi.
Situation parfaitement inutile.
Chacun disait des choses partiellement vraies avec des mots qui arrivaient trop lourdement chez l’autre.
— Je n’ai pas envie que tu perdes quelque chose parce que quelqu’un l’a mal nommé, reprit-elle.
— Et moi, je n’ai pas envie de rester dans une pièce où on met le mauvais nom sur le mur.
— Mais tu peux le dire.
— Peut-être.
— Pas peut-être.
Elle s’arrêta.
— Pardon.
Le mot sortit vite.
Sincère.
Déjà pris dans son élan.
— Tu vois, dit-elle. Je fais ça. Je dis « pas peut-être » comme si ça allait aider.
Elle regarda ses mains.
— Je ne suis pas douée pour regarder quelqu’un rester au bord.
La phrase était presque une offrande.
Je la vis.
Je ne réussis pas à la prendre correctement.
— Moi, je ne suis pas doué pour être poussé au bord.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Je n’essayais pas de te pousser.
— Je sais.
— Tu dis beaucoup « je sais » pour quelqu’un qui ne me croit pas vraiment.
Je relevai les yeux.
Elle me regardait.
Pas durement.
Blessée.
C’était pire.
— Je te crois.
— Tu crois mon intention.
Je ne répondis pas.
Elle sourit un peu.
Pas avec joie.
— Voilà.
Le silence devint lourd parce qu’elle avait compris une chose.
Et moi aussi.
Je croyais qu’elle voulait aider.
Je ne croyais pas que son aide m’arrivait au bon endroit.
Il n’y avait personne à accuser assez fort pour simplifier.
— Je devrais y aller.
La phrase ne surprit pas.
Elle fit quand même mal.
— Oui.
Réponse trop rapide.
Elle le sentit.
Elle se leva, prit son sac.
Eugène s’approcha.
Mauvais moment.
Elle baissa les yeux vers lui sans s’accroupir.
— Pas aujourd’hui, Eugène.
Il s’arrêta.
Moi aussi, presque.
Même lui sembla comprendre que le refus n’était pas pour lui.
Liora alla jusqu’à la porte.
Sa main se posa sur la poignée.
Le moment habituel existait encore.
Il ne savait plus quoi faire.
Elle resta tournée vers la porte.
— Je ne pense pas que tu fuis parce que tu es lâche.
Ma gorge se serra.
— Je pense que tu fuis parfois parce que tu as appris à protéger les choses en les retirant. Et je ne sais pas encore quoi faire avec ça.
Elle ouvrit la porte.
Je trouvai ma voix.
— Et toi, tu penses parfois sauver les choses en les poussant plus vite.
Elle resta immobile, une main sur la porte ouverte.
Le couloir derrière elle.
— Oui, dit-elle.
Un seul mot.
Pas défensif.
Pas vraiment d’accord non plus.
Elle tourna légèrement la tête.
— Bonne nuit, Aurèl.
— Bonne nuit, Liora.
Elle sortit.
La porte se referma avec soin.
Ce soin-là fit plus mal qu’un claquement.
Je restai assis.
Le studio ne bougea pas.
Aucun objet ne vint au secours de la scène.
Eugène regarda la porte, puis moi, avec une incompréhension rare.
Ou je lui prêtais une délicatesse momentanée par besoin personnel.
Je regardai l’écran.
Le brouillon était encore là.
Bonjour Mathilde.
Je comprends.
Je crains.
Est-ce qu’on pourrait en discuter ?
La phrase me parut minuscule.
Pas suffisante pour ce qu’elle venait de déclencher.
Je fermai le mail.
Puis le rouvris.
Aucun geste ne ressemblait à une décision.
De l’autre côté du mur, j’entendis la porte de Liora.
Ses pas.
Rien d’autre.
Pas de voix. Pas de rire. Pas de sac jeté.
Le mur transmettait surtout ce qui ne passait pas.
Je restai à écouter comme si un bruit plus clair pouvait encore corriger la scène.
Un rire aurait été presque rassurant.
Une conversation rapide avec son père.
Même un objet posé trop fort.
Quelque chose qui dise qu’elle avait retrouvé sa vitesse habituelle.
Rien ne vint.
Je me levai et éteignis l’écran.
La baie vitrée reflétait le canapé, la guitare, les carnets, le bureau, moi debout trop droit au milieu.
Tout semblait à sa place.
C’était faux.
Tu as appris à protéger les choses en les retirant.
Phrase insupportable.
Parce qu’elle n’était pas entièrement fausse.
Tu penses parfois sauver les choses en les poussant plus vite.
Insupportable aussi.
Parce que je savais où elle avait touché.
Il n’y avait pas eu de malentendu.
Nous avions compris les mots.
C’était le reste qui ne suivait pas.
Le rythme.
La manière de tenir une blessure.
La vitesse à laquelle on pouvait approcher sans déplacer l’autre.
Je pris mon téléphone.
L’événement du championnat était toujours dans l’agenda.
Liora, 800 m.
Je ne le supprimai pas.
Puis je m’assis sur le canapé.
La guitare était à côté.
Je ne la pris pas.
Le morceau, le mail, l’exposition, le championnat, le presque-baiser, la dispute.
Tout attendait.
Pas rangé.
Pas résolu.
Eugène monta près de moi sans bruit.
Ce qui, pour lui, relevait de l’exploit ou de la compassion accidentelle.
Il posa une patte sur ma jambe.
— Je crois que j’ai mal fait.
Il ronronna.
Mauvais conseiller.
Bon animal.
Derrière le mur, un bruit très léger arriva.
Une chaise.
Ou une porte de placard.
Puis plus rien.
Je savais qu’elle était là.
Elle savait probablement que j’étais là aussi.
C’était presque pire que de ne pas savoir.
On tenait l’un à l’autre.
Je pouvais encore le sentir dans le championnat que je n’avais pas supprimé, dans sa façon de partir sans claquer la porte, dans ma manière d’écouter malgré moi.
Mais tenir à quelqu’un ne suffisait pas à savoir comment le toucher sans appuyer au mauvais endroit.
Je fermai les yeux.
Le studio était calme.
Cette fois, le calme ne ressemblait ni à un refuge ni à une cage.
Il ressemblait à une pièce après une phrase trop juste.
Une pièce où quelqu’un venait de partir.
Et où tout ce qui restait pesait plus lourd que sa présence.
Table des matières
- Prologue
- Chapitre 1 — Violation de territoire
- Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
- Chapitre 3 — Allergie sélective
- Chapitre 4 — Récidive
- Chapitre 5 — Prétexte félin
- Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
- Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
- Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
- Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
- Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
- Chapitre 11 — Questions de père
- Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
- Chapitre 13 — Deuxième tour
- Chapitre 14 — Presque
- Chapitre 15 — Une génération enfermée
- Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
- Chapitre 17 — Retirer son nom
- Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
- Chapitre 19 — Trop haut
- Chapitre 20 — Ne rien faire
- Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
- Chapitre 22 — Courir autrement
- Chapitre 23 — La bonne légende
- Chapitre 24 — Deux tours
- Fin
- Epilogue — Promener Eugène