Le bruit d’à côté · Chapitre 15 · 16/27
Chapitre 15 — Une génération enfermée
Le lendemain du presque, je travaillai avec l’efficacité d’un homme qui avait failli embrasser sa voisine et dont le chat avait sauvé tout le monde en agressant une guitare.
Autant dire très mal.
Je ne pensais pas à Liora.
Évidemment.
Je pensais à la guitare. À l’accord massacré. À la nécessité de mieux ranger les instruments dans un studio où les chats possédaient une volonté destructrice.
Je pensais aussi au coussin du canapé, resté un peu enfoncé après son départ.
À sa main posée sur le tissu.
À sa voix quand elle avait dit :
— Tu n’es pas absent.
Phrase simple.
Beaucoup trop durable.
Je supprimai un calque par erreur, le récupérai, puis sauvegardai.
Une fois.
Deux fois.
La troisième était presque une honte, donc je la fis immédiatement.
Le fichier de l’exposition était ouvert sur l’écran.
Cinq images.
La cuisine.
La table après le repas.
Le studio.
La fenêtre sur le balcon.
Le couloir.
Je les avais envoyées la veille à Mathilde, l’organisatrice. Elle avait répondu à huit heures quarante-deux :
« Super, merci Aurèl. Très cohérent. Je t’envoie la maquette du texte de salle dans la journée. »
Très cohérent.
C’était censé être rassurant.
Je me méfiais toujours un peu de la cohérence, surtout quand elle m’était attribuée.
Eugène était assis sur le rebord du canapé, face à la guitare.
Il la surveillait.
Ou la menaçait.
— Tu as déjà fait assez de dégâts.
Il cligna des yeux.
Lapin mangeait dans un silence presque administratif. Depuis l’incident de la veille, il évitait le tunnel en carton. Je le soupçonnais de reconsidérer son architecture intérieure.
Je corrigeai la lumière de la cuisine.
Puis revins en arrière.
Puis remis la correction.
Inutile.
Je connaissais cette lumière par cœur. Je savais où elle devait tomber, comment elle devait effleurer le carrelage, où s’arrêter avant de rendre la pièce trop chaude. Trop accueillante. Trop lisible.
Je savais aussi qu’une partie de moi travaillait seulement pour ne pas penser au canapé.
Très mauvaise méthode.
Peu rentable.
À onze heures vingt, l’ordinateur sonna.
Un mail.
Mathilde.
« Objet : Texte de salle, première version. »
Mon ventre se serra légèrement.
Le petit mouvement qui accompagne les retours clients dont les mots « très intéressant » peuvent annoncer une catastrophe.
J’ouvris.
« Hello Aurèl,
Je t’envoie la proposition de texte général pour la section où apparaîtront tes images, avec celles de Nora et Malik. Dis-moi si tu as des remarques, mais je pense qu’on tient une ligne forte. Tes intérieurs fonctionnent très bien dans cette lecture, ça donne une vraie respiration mélancolique à l’ensemble. »
Respiration mélancolique.
D’accord.
Je descendis jusqu’à la pièce jointe.
La maquette était propre.
Trop propre.
Une police fine donnait à chaque phrase l’air d’avoir réfléchi plus longtemps qu’elle.
« UNE GÉNÉRATION ENFERMÉE »
Je souris.
Pas parce que c’était drôle.
Mon visage n’avait pas encore trouvé la bonne réaction.
Je lus la suite.
« Entre solitudes urbaines et refuges domestiques, cette section interroge les intérieurs comme lieux d’enfermement contemporain. Les œuvres d’Aurèl, Nora Bessac et Malik Tran dessinent les contours d’une jeunesse recluse, assignée à des espaces réduits, où la fenêtre devient moins une ouverture qu’un rappel de la séparation. Les pièces vides, les chaises abandonnées, les tables silencieuses composent une cartographie sensible de l’isolement. Ici, l’espace intime n’est plus un refuge, mais une cage douce, presque familière. »
Je ne bougeai pas.
La bouilloire s’arrêta derrière moi.
Clic.
Le studio continua.
Le frigo.
Les tuyaux.
Lapin qui mâchait.
Eugène qui respirait avec l’indécence d’un animal sans exposition collective.
Je relus.
Une génération enfermée.
Jeunesse recluse.
Fenêtre moins une ouverture qu’un rappel de la séparation.
Cage douce.
J’attendis une colère.
Un rire.
Une phrase.
Rien.
Seulement un resserrement précis au milieu de la poitrine.
Le genre qui commence par dire : ce n’est pas grave.
Puis qui ajoute : justement.
C’était bien écrit.
Voilà le problème.
Le texte était séduisant, lisible, vendable. Il donnait une direction à l’ensemble. Il plaçait mes images dans une conversation plus large, exactement ce qu’une exposition collective était censée faire.
De l’extérieur, ça pouvait sembler valorisant.
Mes intérieurs devenaient une « cartographie sensible ».
Mes fenêtres entraient dans un « regard contemporain ».
Mes pièces avaient un thème.
Très bien.
Sauf que ce thème n’était pas le mien.
Je tournai la tête vers le studio.
La lampe.
Le canapé.
La guitare.
Le coin de Demitrius.
La baie vitrée.
Le bureau encombré.
Eugène dans le creux du plaid.
Une cage douce ?
C’est vraiment de la merde.
Je ne souris plus.
J’attrapai ma tasse, versai de l’eau chaude sans sachet et restai avec une tasse d’eau claire entre les mains.
Très utile.
Je revins à l’ordinateur.
« Dis-moi si tu as des remarques. »
Je pouvais répondre :
« Merci, je vais regarder. Je reviens vers toi rapidement. »
Phrase parfaite.
Phrase de quelqu’un qui n’a pas encore commencé à disparaître à l’intérieur.
Je l’écrivis.
L’effaçai.
La réécrivis.
Puis l’envoyai.
Réponse professionnelle.
Calme.
Absente de toute information réelle.
Je rouvris le PDF.
Erreur.
Les mots revinrent.
Derrière la fenêtre du document, mes cinq images étaient toujours les mêmes.
Pourtant, quelque chose venait de se poser dessus.
Ce qui, hier, semblait attendre avait maintenant l’air abandonné.
La table après le repas ne disait plus : quelqu’un peut revenir.
Elle disait : personne n’est là.
Le couloir ne gardait plus une présence.
Il menait nulle part.
La fenêtre sur le balcon ne respirait plus.
Elle regardait dehors sans sortir.
Le texte avait déplacé les objets sans les toucher.
Je me levai trop vite.
La chaise recula avec un bruit sec.
Eugène ouvrit un œil.
— Rien.
Mensonge adressé à un chat.
Niveau bas.
Je marchai jusqu’à la fenêtre.
La plaque de plexiglas du balcon reflétait la lumière.
Transparente.
Solide.
Une mesure de sécurité.
Un obstacle.
Avant, elle empêchait Eugène de passer chez Liora.
Maintenant, elle ressemblait à une preuve.
Preuve de quoi ?
Aucune idée.
C’était bien le problème.
Je retournai au bureau et rouvris ma note d’intention.
« Je dessine les endroits après le passage des gens. »
« Les pièces ne sont jamais vides. »
« Elles gardent les habitudes, les oublis, les gestes répétés, les présences qu’on ne voit plus tout de suite. »
Mes phrases semblaient soudain naïves.
Presque défensives.
Et si Mathilde avait vu plus clairement ?
Et si mon calme avait toujours ressemblé à un enfermement vu de l’extérieur ?
Et si mes pièces signalaient moins une présence qu’une absence ?
Je regardai le studio.
Petit.
Très petit.
Le canapé près du bureau.
La cuisine près de la table.
La mezzanine basse.
Les animaux.
La guitare.
Le balcon sécurisé.
Moi au milieu.
Je pensai au père de Liora.
C’est stable ?
Vous vivez seul depuis deux ans ?
Vous avez arrêté l’école ?
Je pensai à ma mère au téléphone.
Tu prendras la peine de passer ?
Puis à Liora.
Ton studio est calme.
Calme.
Cage douce.
L’écart entre les deux mots se mit à rétrécir.
Je n’aimai pas ça.
Je commençai une réponse à Mathilde.
« Je pense que la lecture est un peu éloignée de mon intention. Mes images ne parlent pas vraiment d’enfermement. »
Un peu éloignée.
Pas vraiment.
Magnifique mollesse.
Je supprimai.
« Ce n’est pas ça. »
Trop brutal.
Supprimé.
« Je comprends la cohérence générale, mais je me demande si « enfermement » ne risque pas de fermer la lecture. »
Fermer la lecture.
Ironie involontaire.
Je supprimai encore.
Le client intérieur voulait quelque chose de plus affirmé.
L’artiste intérieur voulait fuir.
Le freelance intérieur rappelait que Mathilde était gentille, que l’exposition était une opportunité et qu’il fallait éviter de devenir difficile avant même d’avoir accroché une image.
Je fermai le mail.
Réponse courageuse.
Je fis autre chose.
Thé.
Vrai thé, cette fois.
Gamelle d’Eugène.
Foin de Lapin.
Vaisselle.
Nettoyage inutile d’un plan de travail déjà propre.
Je passai même l’aspirateur pendant sept minutes.
À dix-sept heures, Liora toqua.
Je ne l’attendais pas.
Vraiment.
Enfin, je savais qu’elle devait rentrer plus tôt, parce qu’elle l’avait dit la veille dans le couloir.
Mais savoir qu’une personne peut exister à proximité n’équivaut pas à l’attendre.
Défense fragile.
J’ouvris.
Elle avait un sac sur l’épaule, un sweat clair et les cheveux attachés en chignon rapide. Son regard resta une demi-seconde sur mon visage avant qu’elle sourie.
Mauvais signe.
Elle voyait déjà.
— Salut.
— Salut.
Elle regarda derrière moi.
— Je viens demander des nouvelles de la victime du plexiglas.
Eugène apparut immédiatement.
— Il a entendu.
— Il a un sens dramatique excellent.
Elle se pencha vers lui, à distance réglementaire.
— Bonjour, prisonnier.
Eugène s’assit très droit.
Comme s’il acceptait le titre.
Puis Liora revint à moi.
— Ça va ?
— Oui.
— Non.
Je soupirai.
— Tu poses la question ou tu donnes la réponse ?
— Les deux. Efficacité.
Je la laissai entrer.
Le studio sembla immédiatement plus petit.
D’habitude, sa présence l’animait, le rendait plus vivant, plus exposé parfois.
Là, après le texte, son entrée fit apparaître sa taille réelle comme une preuve supplémentaire.
— Mauvais jour ? demanda-t-elle.
— Quelque chose comme ça.
Elle posa son sac près de la porte.
Le prétexte animal avait officiellement perdu beaucoup de terrain.
— L’expo ?
Je la regardai.
— Comment tu sais ?
— Ton visage.
— Il faut vraiment que j’en change.
— Trop tard, je connais celui-là.
Elle s’approcha du bureau, puis s’arrêta avant de regarder l’écran.
— Je peux ?
J’hésitai.
Montrer le texte revenait à le rendre réel devant elle.
Une partie de moi avait peur qu’elle lise et dise :
Oui.
C’est ça.
Ils ont raison.
Je haussai les épaules.
— C’est le texte de présentation.
Elle contourna la chaise et lut le PDF.
Je regardai son visage.
Mauvaise idée.
Elle ne réagit pas au titre.
Ni aux solitudes urbaines.
Ni à la cage douce.
Arrivée à la fin, elle se redressa.
— Ah.
Je ris sans joie.
— Toi aussi.
— Quoi ?
— « Ah ». Tu fais ça quand quelque chose se passe.
— Là, oui.
Elle relut une phrase.
— Cage douce ?
— Oui.
— Ils parlent de tes dessins ?
— Apparemment.
Elle plissa les yeux.
— C’est joli.
Mon ventre tomba légèrement.
Puis elle ajouta :
— Et faux.
Je levai les yeux.
Elle continuait à lire.
— Je comprends pourquoi ils écrivent ça. Ça fait exposition. Ça fait sérieux. Ça fait gens qui tiennent leur verre comme s’il contenait une opinion.
Malgré moi, je souris.
Très peu.
— Mais ce n’est pas tes dessins.
Je ne répondis pas.
Liora se tourna vers moi.
— Si ?
— Je ne sais pas.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
— Je croyais savoir.
Elle s’appuya contre le bureau.
— Aurèl.
— C’est bien écrit.
— Et ?
— Mathilde est compétente. Elle voit des choses.
— Elle peut voir des choses et se tromper.
— Oui.
Je regardai le titre.
— Si c’est ce que ça raconte, vu de l’extérieur ?
— Tes dessins ?
— Mes dessins. Mon studio. Tout.
Elle fronça les sourcils.
— Ton studio n’est pas une cage.
— Tu dis ça parce que tu l’aimes bien.
Elle ouvrit la bouche.
La referma.
Très bien.
Nous avions tous les deux entendu la phrase.
Je la regrettai aussitôt.
Pas parce qu’elle était fausse.
Parce qu’elle était sortie trop vite.
Liora regarda le canapé.
— Je l’aime bien, oui.
Simplement.
Je ne sus pas quoi faire de cette réponse.
Donc je regardai le PDF.
Classique.
— Ce n’est pas le sujet, reprit-elle.
— Un peu.
— Non.
Son énergie revint, plus nette.
— Tu dois leur écrire.
— Ce n’est pas si simple.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est une exposition collective. Parce que ce texte concerne aussi les autres. Parce que Mathilde n’a pas fait ça pour me trahir. Parce que je ne vais pas débarquer à deux semaines du vernissage en disant « ce n’est pas ça » comme si j’étais un génie incompris.
— Tu n’as pas besoin de dire génie.
— Merci.
— Tu peux juste dire incompris.
Je ne souris pas.
Elle le vit.
— Pardon.
Je passai une main dans mes cheveux.
— Je ne sais pas.
— Tu sais que ça te blesse.
Je me raidis.
— Ce n’est pas une question de blessure.
— Bien sûr que si.
— Liora.
— Tu as changé de visage dès que j’ai commencé à lire.
— Tu deviens très attachée aux visages.
— Parce que tu parles peu.
— Je parle.
— Quand tu peux contrôler les mots.
Je la regardai.
Elle avait raison.
Ce qui ne l’aidait pas.
Ou ne m’aidait pas.
— Ce n’est pas seulement que le texte me blesse. Il déplace tout. Il donne une légende aux images. Les gens vont les voir avec ça dans la tête.
— Alors change la légende.
— Tu dis ça comme si c’était une chaise.
— Parfois, il faut déplacer les chaises.
— Là, ce n’est pas une chaise.
— Je sais.
— Pas complètement.
La phrase sortit plus sèche qu’elle ne le méritait.
Liora s’arrêta.
Demitrius fit tomber quelque chose dans son coin.
Petit bruit.
Très mal placé.
Eugène s’assit entre nous comme si un comité de médiation devenait nécessaire.
— Désolé.
Liora croisa les bras, puis les décroisa.
— Explique-moi.
— Je n’ai pas envie d’expliquer.
Elle encaissa.
Pas dramatiquement.
Je vis tout de même quelque chose reculer en elle.
— D’accord.
Le mot aurait dû me soulager.
Il ne le fit pas.
Parce qu’elle avait cessé d’avancer vers moi.
Je regardai l’écran.
— Ce que je veux dire, c’est que si je réponds maintenant, je vais répondre à côté. Je sais que je peux envoyer un mail. Je sais que je peux demander une correction.
Elle attendit.
— Le problème, c’est que maintenant je regarde mes propres images et je ne sais plus si elles sont encore à moi.
Quelque chose passa dans son visage.
La phrase avait atteint une zone qu’elle n’avait pas vue.
— Ah, dit-elle doucement.
— Voilà.
Elle s’assit sur le bord du canapé.
Moins sûre.
Moins prête à agir.
— Donc ce n’est pas seulement le texte.
Je secouai la tête.
— C’est ce qu’il fait aux dessins.
— Et à toi.
Je ne répondis pas.
Elle n’insista pas.
Elle regarda les images.
— Quand je les ai vues, je n’ai pas pensé ça.
— Je sais.
— Vraiment.
— Oui.
— Alors garde ça quelque part aussi.
Elle posa la phrase sans chercher à gagner.
Cette version-là, je pouvais l’entendre.
Un peu.
Pas assez pour réparer.
Assez pour que la pièce ne se ferme pas complètement.
— Je ne dis pas qu’il faut ne rien faire, ajouta-t-elle.
— Je sais.
— Je suis mauvaise pour ne rien faire.
— J’avais remarqué.
Un petit sourire passa.
— Je peux essayer.
Je restai silencieux.
— Pas longtemps, précisa-t-elle.
Cette fois, je souris vraiment.
Pas beaucoup.
Elle le vit.
Le désalignement n’avait pas disparu.
Elle avait voulu répondre en avançant.
Moi, je m’étais arrêté net.
Aucun de nous n’avait entièrement tort.
Les torts clairs étaient plus pratiques.
Eugène choisit ce moment pour grimper sur le bureau et poser une patte sur la souris.
Le PDF descendit jusqu’au bas de la page.
— Eugène, pas maintenant.
Liora se pencha pour l’éloigner, puis éternua.
— Très bien. Sanction immunitaire.
Je posai Eugène au sol.
Il me tourna le dos.
— Réponse claire.
Liora se leva.
— Je vais te laisser.
Je tournai la tête trop vite.
Elle le remarqua.
— Pas comme ça.
— Comme quoi ?
— Comme « je pars parce que c’est bizarre ». Je pars parce que si je reste, je vais vouloir t’aider trop fort, et apparemment c’est un sport à risque.
— Ce n’est pas exactement…
— Je sais. Enfin, je crois que j’en sais un morceau.
Elle passa la sangle de son sac sur son épaule.
Puis alla jusqu’à la porte.
Le moment habituel.
Moins de sourire.
Plus de prudence.
— Tu vas leur répondre ?
— Je ne sais pas.
Elle hocha la tête.
Une phrase monta dans son visage.
Elle la retint.
Ça comptait.
— D’accord.
Sa main se posa sur la poignée.
— Je pense quand même que tu devrais le faire.
Je baissai les yeux.
— Je sais.
— Pas parce que tu as peur.
Je relevai la tête.
Elle me regardait avec sérieux.
— Parce que tu sais que ce n’est pas juste.
Le mot resta entre nous.
Elle ne rajouta rien.
— Bonne soirée, Aurèl.
— Bonne soirée.
Elle sortit.
La porte se referma.
Pas doucement comme d’habitude.
Pas violemment non plus.
Après certaines conversations, cela suffisait à faire du bruit.
Je restai devant l’ordinateur.
Le PDF était toujours ouvert.
En bas de la page, le logo de l’exposition apparaissait sous le texte.
Très propre.
Très sérieux.
Très prêt à être imprimé.
Je remontai au titre.
Une génération enfermée.
Liora avait dit que c’était faux.
Mathilde pensait que c’était fort.
Moi, je ne savais plus exactement ce que je voyais.
Je fermai le PDF.
Les images revinrent.
Ce qui était doux avait l’air triste.
Ce qui était calme avait l’air suspect.
On venait de me montrer une traduction possible de mon propre regard.
Même si je la refusais, elle avait laissé des sous-titres.
J’ouvris le dessin du studio.
Le canapé.
La lumière.
Le balcon.
Eugène sur le plaid.
Tout ce que j’avais voulu garder.
Je pensai à Liora assise là la veille.
À ce qui avait presque eu lieu.
À son rire après l’accord atroce.
À sa phrase :
Tu n’es pas absent.
Et je me demandai si elle le pensait toujours.
Question absurde.
Injuste.
Elle n’avait rien à voir avec le texte.
Mon cerveau la posa quand même.
Je fermai l’image.
Puis le dossier.
Puis le logiciel.
Je rouvris le mail de Mathilde.
Le curseur clignotait.
Rien ne vint.
De l’autre côté du mur, j’entendis la porte de Liora.
Des pas.
Sa voix, basse, probablement avec sa mère.
Je ne distinguai pas les mots.
J’avais presque envie d’essayer.
Je ne le fis pas.
Pas par vertu.
Parce que j’avais peur d’entendre mon prénom.
Je pris la guitare.
Puis la reposai.
Pas ce soir.
Même le silence semblait interprétable.
Je retournai au bureau une dernière fois et rouvris le PDF.
Une génération enfermée.
La phrase ne changea pas.
Évidemment.
Je fermai l’ordinateur.
L’écran noir refléta le studio.
La baie vitrée.
Le balcon sécurisé.
La guitare.
Le canapé.
Eugène.
Moi.
Tout tenait dans le reflet.
Tout semblait trop proche.
L’exposition avait été un objectif.
Difficile.
Anxiogène.
Trop personnel.
Encore positif.
Maintenant, elle ressemblait à une pièce où l’on allait accrocher mes images avec une légende qui ne leur appartenait pas.
On allait regarder mes espaces et dire : enfermement.
Mes traces et dire : solitude.
Mon calme et dire : cage.
Je n’avais plus envie d’exposer.
Pas parce que j’avais peur d’être vu.
Parce que je ne voulais pas être traduit à l’envers.
Je posai la main sur l’ordinateur fermé.
Le plastique était encore tiède.
De l’autre côté du mur, un rire bref traversa la cloison.
Liora.
Je le reconnus sans écouter.
Le rire resta un instant dans la pièce.
Puis disparut.
Le studio redevint silencieux.
Table des matières
- Prologue
- Chapitre 1 — Violation de territoire
- Chapitre 2 — Le père, le chat et moi
- Chapitre 3 — Allergie sélective
- Chapitre 4 — Récidive
- Chapitre 5 — Prétexte félin
- Chapitre 6 — Le lapin, et autres preuves
- Chapitre 7 — Ce qui reste après elle
- Chapitre 8 — Quatre cents mètres de trop
- Chapitre 9 — Les choses qu’on entend sans écouter
- Chapitre 10 — Le balcon ne compte pas comme une invitation
- Chapitre 11 — Questions de père
- Chapitre 12 — Ce qui reste dans les carnets
- Chapitre 13 — Deuxième tour
- Chapitre 14 — Presque
- Chapitre 15 — Une génération enfermée
- Chapitre 16 — Ce que tu appelles fuir
- Chapitre 17 — Retirer son nom
- Chapitre 18 — Eugène ne répond pas
- Chapitre 19 — Trop haut
- Chapitre 20 — Ne rien faire
- Chapitre 21 — Le lendemain existe quand même
- Chapitre 22 — Courir autrement
- Chapitre 23 — La bonne légende
- Chapitre 24 — Deux tours
- Fin
- Epilogue — Promener Eugène